La première est chargée d’études, la seconde est juriste. Avec respectivement 25 et 27 années de travail à la SNCF au compteur, Christine Salque et Valéria Peix sont les deux cheminotes à l’origine de l’association Stop harcèlement ferroviaire. Depuis 2022, elles recueillent la parole de leurs collègues et les soutiennent dans leurs démarches auprès de leur employeur, voire, les aident à mener des actions en justice.
Basta! : Pourquoi avoir créé l’association Stop harcèlement ferroviaire ?
Christine Salque : Au cours de ma carrière, pendant six ans, j’ai formé des centaines d’élus et de militants syndicaux de l’Unsa-Ferroviaire aux risques psychosociaux. En septembre 2021, Valéria m’a contactée : elle était syndiquée à l’Unsa et avait été victime de harcèlement moral et sexuel. On a parlé pendant trois heures. Elle m’a dit que la création d’une association pourrait l’aider. Comme je suis juriste, j’ai écrit et déposé les statuts en avril 2022.
Valéria Peix : Nous souffrions toutes les deux de harcèlement sexuel et moral, moi au sein de la SNCF Réseaux et Christine à l’Unsa-Ferrroviaire. Le but de l’association, c’était que nos collègues sortent de l’isolement et initient des démarches, soit en interne auprès de leurs supérieurs ou de la direction de l’éthique, soit en justice.
Depuis la création de l’association, nous avons suivi quinze à vingt personnes par an. Parfois, on tombe sur des responsables RH très réactifs, et ça se règle, mais c’est très rare. Nous n’intervenons pas seulement sur des cas de violences sexistes et sexuelles, mais sur tout type de harcèlement. D’ailleurs, en 2025, sur les dix-huit personnes qui nous ont contactées, il y avait plus d’hommes que de femmes.
Outre les démarches juridiques et administratives, vous fournissez un soutien psychologique aux personnes qui vous contactent. Comment se déroule cet accompagnement ?
Valéria Peix : Le premier entretien avec une victime dure souvent entre trois et quatre heures. Le discours est parfois confus, difficile à suivre, à remettre dans un ordre chronologique. Mais il y a ce besoin d’être écoutée et de tout lâcher. Au fur et à mesure, ça s’apaise et on peut comprendre toute l’histoire, identifier les éléments déclencheurs et évaluer la dangerosité de ce que subit la victime.
Ayant supporté cela nous même, on en a l’expérience. On reconnaît les méthodes des harceleurs : le travail de sape, le discrédit jeté sur la victime, on ne lui communique plus les informations, on ne l’invite plus aux réunions. Surtout, on fait comprendre aux autres que s’ils sont proches de la victime, ils vont avoir des problèmes. Et personne ne veut de problèmes.
Et le harcèlement sexuel peut venir s’ajouter à ces situations de harcèlement moral ?
Valéria Peix : Le harcèlement sexuel est aussi une relation de pouvoir. Cela peut passer par des gestes très discrets : des regards concupiscents, des effleurements… Mon ancien directeur me caressait discrètement la main, personne ne le voyait.
Le harceleur se débrouille pour être constamment présent dans votre quotidien, débarquer à l’improviste dans un bureau, donner une impression de surveillance et de contrôle. Il y a aussi des mots, des discours glissants, des sous-entendus.
Pourquoi avoir tenu à fonder une association externe à la SNCF ?
Christine Salque : Au fur et à mesure des années, nous nous sommes rendu compte que l’entreprise gérait très mal les cas de harcèlement en son sein. Nous soupçonnons la direction de l’éthique de ne pas être impartiale et voyons parfois les victimes transformées en coupables. On s’est dit qu’en fondant une association, on pourrait aider davantage les victimes.
Il y a énormément d’associations au sein de la SNCF : cela va du sport au tourisme en passant par la défense des personnes LGBTQIA+. Souvent, il y a des partenariats entre elles et la SNCF, qui peut, par exemple, prêter des locaux.
Je pense que, si on avait demandé des aides, on aurait perdu en indépendance. Il aurait fallu qu’on abandonne certains combats. Une fois, pour voir, Valéria a demandé la mise à disposition d’une salle une demi-journée par mois pour recevoir des victimes. Il n’y a jamais eu de suites.
Pourquoi ne pas avoir choisi d’investir les syndicats, où les salariés peuvent aussi être défendus en cas de harcèlement ?
Christine Salque : Le harcèlement est un sujet très lourd à prendre en charge humainement. Il faut de l’empathie, de l’écoute. Tout le monde n’est pas capable de bien accueillir une collègue victime. Or, les syndicats ont de moins en moins de moyens. Depuis 2017 [et la disparition des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, ndlr], ils ont perdu beaucoup de moyens.
Les représentants de proximité sont beaucoup moins nombreux et n’ont pas forcément les moyens de traiter ces dossiers qui prennent beaucoup de temps. Ils ont aussi des difficultés à suivre des dossiers sur la durée, puisque les mandats tournent. De notre côté, nous ne faisons que cela et avons développé une expertise.
Votre association incite souvent les victimes à recourir au Défenseur des droits, autorité administrative indépendante dont la mission est de veiller au respect des droits et libertés des citoyens et citoyennes. Pourquoi ?
Valéria Peix : Le harcèlement et les discriminations sont du domaine d’expertise du Défenseur des droits. Alors qu’on a parfois l’impression que les recours en interne à la SCNF ou les plaintes sont mal traités, le Défenseur des droits creuse jusque dans le droit européen et va loin quand il rend une décision.
Il n’a pas les moyens de condamner mais il envoie des recommandations et des rappels à l’ordre à l’employeur. Il peut aussi jouer un rôle de médiateur. Surtout, si vous arrivez à produire un rapport du Défenseur des droits en votre faveur lors d’une audience en justice, c’est une pièce forte.


