Municipales : la question des réfugiés bannie de la campagne à Ouistreham

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À Ouistreham, en Normandie, un sujet majeur n’est quasiment pas abordé dans la campagne des élections municipales : celui des exilés qui vivent sur le port dans des conditions indignes. Ni le maire sortant ni la liste d’opposition n’en parlent.

par Guy Pichard

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Fin décembre 2025, quelques jours avant Noël, le campement de fortune de la vingtaine de réfugiés survivant sur le quai Charcot de Ouistreham reçoit un peu plus de bénévoles qu’à l’accoutumée. En plus du camion rouge de soin, avec, à son bord, un médecin et une infirmière, plusieurs volontaires ont amené des tables et un généreux repas : un couscous et des pâtisseries orientales.

Ce repas amélioré qu’ont organisé les bénévoles du Collectif d’aide aux migrants de Ouistreham va aider les Soudanais à affronter le froid et l’humidité du moment. Coincé entre quelques bateaux de pêche et le début de la piste cyclable reliant la station balnéaire à Caen, le site se compose de tentes bariolées, de frigos hors service abritant des denrées alimentaires, de sanitaires – glacés – et d’un amas de palettes de récupération alimentant un feu, autour duquel se regroupent quelques réfugiés.

Un peu plus loin, un petit bois cache des abris encore plus précaires, où les déchets s’accumulent, loin des regards des habitants de Ouistreham ou des touristes en route vers l’Angleterre via les ferrys du port. « Je ne pensais pas que ça allait être si dur. Comment est-ce possible de vivre là ? » lâche l’une des bénévoles, dont c’est la première venue sur les lieux. Elle essuie discrètement ses larmes devant le sort de la vingtaine de jeunes hommes transis par le froid dans l’attente d’une possibilité de traverser la Manche.

Une étape de la route migratoire

Ouistreham n’est souvent qu’une étape pour ces personnes, qui, pour la plupart, ont fui la région soudanaise du Darfour et traversé l’Afrique, puis la Méditerranée. En 2018, près de 220 personnes étaient en transit migratoire à Ouistreham. Elles sont aujourd’hui dix fois moins, mais leur présence dérange toujours le maire sortant de la commune de 9376 habitants, Romain Bail (ancien LR, aujourd’hui Horizons), et semble aussi embarrasser son rival de gauche.

Une distribution de nourriture de nuit à la lumière de lampes de poche. On voit une casserole, des assiettes, et les silhouettes de quelques personnes.
Avant les fêtes, des bénévoles ont préparé un repas pour les exilés qui survivent dans un campement de fortune à Oustreham.
©Guy Pichard

Malgré de nombreux échanges avec Basta!, Raphaël Chauvois, tête de liste de « Ouistreham Nouveau cap » et ancien adjoint du maire PS de la ville dans les années 2010, n’a pas souhaité donner suite à nos sollicitions, notamment en raison de l’évocation des réfugiés. Sur le sujet, « actuellement, c’est un moment où moins on en dit et moins on en parle, mieux c’est, analyse Nicolas Mazard, chargé de plaidoyer à l’Association nationale des villes et territoires accueillants. Il y a aussi cet argument que, si on met la question des réfugiés dans une campagne municipale, cela va aider l’extrême droite. Nous sommes en désaccord avec cela. »

Le maire sortant n’a pas non plus donné suite à nos demandes, mais a tenu, lors d’un premier meeting de campagne, un long monologue auquel Basta! a assisté. Le campement des exilés n’a été évoqué que pour les « problèmes » qu’il causerait, et afin de louer les « réponses » sécuritaires mises en place par la municipalité.

Un maire en lutte contre les réfugiés

À son arrivée à la mairie de Ouistreham en 2014, Romain Bail n’avait que 29 ans. Il militait alors à l’UMP et était professeur d’histoire-géographie dans un lycée près de Caen. Cette époque coïncide avec les premières tentatives de départ vers l’Angleterre depuis le port normand. Très vite, le jeune homme se saisit du sujet, bien souvent à coups de polémiques. 

En 2017, il clame son refus de faire de Ouistreham « un nouveau Sangatte » ou un nouveau Calais lors d’une conférence de presse, et dénonce « une tentative d’atteinte sexuelle d’une fillette par un migrant ». L’enquête avait conclu à un « comportement verbal » venant d’un adolescent migrant âgé de 15 ans. Mais démarre alors dans la commune une politique globale hostile à l’égard des réfugiés et des personnes leur venant en aide.

Des tentes sous les bois.
À Ouistreham, le campement de fortune des réfugiés se situe au bout du quai, entre quelques bateaux de pêche et une piste cyclable qui relie la commune à Caen.
©Guy Pichard

En 2019, le tribunal correctionnel de Caen condamne le maire à six mois de prison avec sursis et 1821 euros de dommages et intérêts pour avoir dressé dix-sept procès-verbaux abusifs à des bénévoles sur le campement des exilés. Le 6 octobre 2023, les administrés de Ouistreham reçoivent dans leurs boîtes aux lettres un courrier visant le travail des associations auprès des « 450 » migrants sur place – un chiffre alors contesté... Puis, le tribunal administratif de Caen demande en 2023 l’installation de points d’eau sur le campement, ce à quoi la commune de Ouistreham et même le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’opposent, en faisant appel de la décision devant le Conseil d’État.

Leur recours est rejeté, la commune se voit contrainte d’installer des points d’eau. Mais le conseil municipal refuse ensuite de voter les travaux pour un espace sanitaire pérenne.

« Ils ne veulent pas faire de vague »

« Rester ici, c’est presque une bataille quotidienne pour les exilés », constate Edwige Chapalain, bénévole sur place et ancienne candidate sur une liste écologiste aux municipales de 2020. « Les conditions sont très dures et le comportement de la municipalité n’arrange rien », pointe-t-elle.

Edwige Chapalain se soucie au quotidien du sort des réfugiés qui se trouvent à quelques pas de chez elle, et qui ne sont au final aidés que par des associations et des particuliers agissant spontanément. « J’ai proposé ma présence pour être à nouveau sur la liste d’opposition municipale mais en expliquant que le sujet des réfugiés serait ma motivation, dit l’ancienne candidate. Mais même cette liste ne veut pas y aller franchement sur cette cause. Ils ne veulent pas faire de vagues, et ça m’énerve. »

Dans sa présentation pour les municipales, la liste « Nouveau cap » se veut pourtant « humaniste » et souligne « la nécessité d’une action avec éthique et transparence », avec « des élus sans condamnation » – une pique envoyée au maire sortant au CV judiciaire bien rempli. En 2018, il a par exemple été condamné par le tribunal correctionnel de Caen à un an de prison avec sursis et à une amende de 5000 euros pour faux et usage de faux, pour un faux mail de soutien à un projet du maire. La peine avait été ramenée à la seule amende de 5000 euros en appel.

Enfin, Romain Bail a parrainé pour l’élection présidentielle de 2022 le candidat d’extrême droite Éric Zemmour, et a compté pendant trois ans dans sa majorité municipale, au poste de conseillère municipale déléguée Logement et famille, Pascale Deutsch, déléguée départementale du Calvados du parti Reconquête de Zemmour et Marion Maréchal.

77 caméras pour près de 900 000 euros

Pendant son meeting de campagne du 16 janvier, le maire de Ouistreham n’a évoqué la problématique migratoire que quelques secondes. Mais il a passé du temps à dresser un bilan flatteur des 77 caméras de vidéosurveillance et du centre de supervision urbain, une salle avec les écrans qui diffusent ce que filment les caméras, installés dans la commune en 2023.

Coût total pour les contribuables : 880 972 euros, dont 300 000 euros à la charge de la municipalité, le reste étant subventionnés par d’autres autorités publiques, dont l’État. « Toutes ces caméras ont permis, depuis un an et demi, de diligenter, mesdames, messieurs, 75 enquêtes de gendarmerie diligentées par monsieur le procureur », s’est félicité Romain Bail à son pupitre lors de son discours, sous les applaudissements de la salle.

Un homme en costume beige parle à un pupitre.
Romain Bail, maire sortant (anciennement LR, aujourd’hui Horizons), brigue son troisième mandat à la tête de la commune.
©Guy Pichard

Toujours selon le maire, 53 de ces enquêtes ont été résolues grâce à ces caméras, avec, à la clé, des amendes, des réparations ou des travaux d’intérêt général. Cela concerne des « tracas du quotidien » selon lui, comme « un rétroviseur cassé, un pneu crevé, des problématiques parfois de tags, de squat ou encore de cambriolage ». Et « les problèmes sur le port », a ajouté le maire.

La référence aux exilés installés sur le port n’a pas surpris les militants présents dans la petite salle communale. Mais le coût des installations de vidéosurveillance peut en revanche étonner. « Les caméras, c’est du délire, tranche Amélie Naudot, ancienne conseillère municipale de la majorité de Romain Bail passée dans l’opposition. Ouistreham est une ville de bord de mer assez tranquille », juge-t-elle.

Les conditions de vie dans le campement d’exilés « a longtemps été moins prioritaire que l’installation de caméras, ajoute Arthur Delaporte, député socialiste de la deuxième circonscription du Calvados. Les forces de l’ordre ne signalent pas de problème d’insécurité particulier lié à la présence du camp de réfugiés, en dehors de tentatives d’intrusion dans les camions dans la zone d’embarquement des ferrys. »

Le 25 février 2025, un jeune Soudanais s’est jeté dans une eau à six degrés pour essayer d’embarquer à bord d’un ferry, avant d’être hospitalisé en urgence. Mais ils sont de moins en moins nombreux à tenter la traversée, constatent les bénévoles sur place. « Je viens sur le campement depuis 2017 et c’est vrai qu’ils ne pensaient qu’à une chose à l’époque : passer en Angleterre. Mais toutes les mesures prises pour durcir le passage de l’autre côté de la Manche les ont un peu dissuadés, rapporte Edwige Chapalain. Aujourd’hui, ils ont presque tous déposé une demande pour rester en France. »

Vue sur le terminal de ferrys. Deux personnes âgées marchent au premier plan.
Des ferrys quotidiens assurent la liaison vers l’Angleterre depuis Ouistreham, 9000 habitants.
©Guy Pichard

Outre la problématique migratoire, presque ignorée pour le moment, les sujets de campagne municipale ne manquent pas à Ouistreham : construction d’une nouvelle école, crise du logement face à la pression de la location saisonnière, et, surtout, développement touristique de la station balnéaire. Fort du million de passagers empruntant chaque année les ferrys quotidiens pour se rendre au Royaume-Uni, le casino du groupe Barrière va doubler de taille prochainement.

Et le maire Romain Bail s’active depuis 2014 pour faire renommer sa commune « Ouistreham Riva Bella ». La présence d’une vingtaine de réfugiés sur le port ne colle pas avec cette ambition touristique.

D’autres communes de Normandie plus accueillantes

Pourtant, d’autres villes de la côte normande prouvent qu’une action municipale est possible pour accompagner les exilés. « Des solutions d’accompagnement ont été mises en œuvre ailleurs, à Cherbourg par exemple, insiste le député Arthur Delaporte. Là-bas, un accès aux sanitaires et aux toilettes a été assuré dès l’installation d’un campement, et la ville a accompagné l’organisation d’un réseau associatif autour du site. » Cherbourg fait partie du réseau de communes accueillantes pour les réfugiés, tout comme Granville.

Là, la ville propose aussi des solutions à la cinquantaine de personnes de passage sur son territoire, comme un logement provisoire et un soutien aux associations dédiées. « Ouistreham, c’est l’application de la théorie de l’appel d’air qui laisse à penser que, si on accueille bien les personnes, ça en ferait arriver d’autres, analyse Nicolas Mazard, de l’association Anvita. C’est un argument construit par l’extrême droite et repris par la droite, puis par le gouvernement actuel. C’est surtout un argumentaire qui est utilisé pour justement ne pas mettre en place des dispositifs d’accueil », accuse l’associatif.

Sur place, à Ouistreham, l’échéance électorale aura forcément un impact sur le quotidien des réfugiés, d’autant que le rôle des communes pourrait être encore plus déterminant dans le futur. « Si le Rassemblement national gagne l’élection présidentielle de 2027, toutes les villes qui ne seront pas de cette coloration politique seront autant d’espaces de possibles résistances », conclut le chargé de plaidoyer.