Leur joie a éclaté au retrait du texte intitulé « Protéger l’eau potable ». Les députés du Rassemblement national (RN) et de la Droite républicaine ont multiplié les sous-amendements, les rappels au règlement et les suspensions de séance pour empêcher l’examen de la proposition de loi de Jean-Claude Raux, député Écologiste et Social, le 12 février dernier. Le texte tenait en deux petits articles et partait d’un constat : depuis 1980, 14 300 captages d’eau ont été fermés, dont environ 4600 – soit plus d’un tiers – en raison de pollutions aux pesticides ou aux nitrates.
Sur les 32 800 captages qui demeurent aujourd’hui, et sur lesquels repose l’alimentation en eau potable de la France, environ un tiers est affecté par des pollutions. En 10 ans, plus de 1000 captages ont été déclarés « prioritaires » en matière de protection, avec des dépassements répétés des valeurs limites sur certaines pollutions d’origine agricole. La plupart des dépassements constatés sont liés à des pesticides et leurs métabolites.
La proposition de Jean-Claude Raux prévoyait donc de procéder à la délimitation des aires d’alimentation des 1100 captages prioritaires : là où l’eau ruisselle ou s’infiltre pour alimenter le captage. Puis, d’interdire sur cette zone les épandages de pesticides de synthèse et des engrais azotés minéraux à l’horizon 2030.
« Quand près de 20 millions de Françaises et de Français ont bu au moins une fois en 2024 une eau dépassant les seuils de qualité pour les pesticides, nous ne sommes plus dans un débat idéologique ou partisan. Nous sommes face à une urgence démocratique et sanitaire », interpellait le député écologiste. Comment les députés du RN ont-ils justifié leur opposition à ce texte ?
« Foutez la paix à nos agriculteurs ! »
L’offensive est d’abord venue des rangs de la Droite républicaine. « Ce que proposent les écologistes aujourd’hui, ce n’est pas une politique de protection de l’eau, mais une nouvelle couche de normes – une de plus ! » tance le député Pierre-Henri Carbonnel. Tour à tour, ses collègues parlent d’« écologie punitive », « hors sol », qui punirait « toujours les mêmes : nos agriculteurs ». Une logorrhée reprise en boucle par les députés RN traitant « les écolos » de « fossoyeurs de l’agriculture française ».

Dans ces conditions, que proposent les députés d’extrême droite pour fournir de l’eau potable non polluée aux administrés ? « Au lieu de stigmatiser une profession, il serait plus logique d’accompagner plus efficacement les collectivités en les aidant à moderniser leurs unités de traitement de l’eau potable », lance le député RN des Vosges Sébastien Humbert. Les usagers et collectivités apprécieront, puisque c’est précisément sur eux que pèsent les factures, de plus en plus élevées, des dépollutions.
Le coût du traitement de l’eau contaminée par les pesticides, les PFAS (polluants éternels) et les engrais azotés est estimé entre 750 millions et 1,3 milliard d’euros par an, selon un rapport du Commissariat général au développement durable publié en 2011. Cette estimation date de quinze ans. Or, le nombre de substances recherchées a augmenté, ce qui fait automatiquement croître les coûts de dépollution.
Résultat, les factures d’eau ont augmenté de 16 % depuis 2023. Pour des organisations comme l’UFC-Que choisir, « dépolluer ne suffit plus. Il faut empêcher la contamination avant qu’elle n’atteigne nos captages ».
C’était précisément l’enjeu de la proposition de loi de Jean-Claude Raux : agir à la source en supprimant les pollutions pour protéger les captages, plutôt que de gérer l’urgence crise après crise, en investissant toujours davantage dans des usines de traitement de plus en plus coûteuses.
« Malhonnêteté intellectuelle du RN »
Tout au long des quatre heures de discussions, les députés RN ont préféré se concentrer sur les chiffres qui évacuent le problème. « La qualité de l’eau en France est largement suffisante », estime ainsi Sébastien Humbert. En 2023, 98,4 % de la population a été alimentée par une eau conforme sur le plan microbiologique. »
L’argument est absurde : en évoquant la conformité de l’eau sur le plan microbiologique, Sébastien Humbert fait référence à l’absence de bactéries de type Escherichia coli, qui peut causer des intoxications alimentaires et des infections. Mais cela n’a rien à voir avec la pollution aux pesticides, causes de cancers, qui est l’objet de la proposition de loi. L’argument a fait bondir l’association Générations futures, qui dénonce « la malhonnêteté intellectuelle du Rassemblement national ».
La proposition de loi visait en outre, non pas à interdire l’agriculture dans les aires d’alimentation des captages, mais à favoriser des changements de pratiques agricoles à ces endroits-là. Le RN n’a observé aucune nuance sur le sujet, quitte à brandir des données fallacieuses. « Si cette proposition de loi était adoptée, 20 % des terres agricoles françaises ne seraient plus cultivables. Cette superficie équivaut à celle de la Corée du Nord », a déclaré Emmanuel Blairy, député RN du Pas-de-Calais, l’une des zones critiques en matière de contamination aux pesticides.
« Quelque 20 % de la surface agricole utile française étant classés zone de captage sensible, une telle interdiction [des pesticides de synthèse et engrais azotés minéraux] entraînerait une baisse de productivité de 20 % à 40 % pour nos agriculteurs », a abondé son collègue Sébastien Humbert. Or, selon les données du ministère de la Transition écologique, jusqu’à 4 % de la surface agricole utile seraient concernés par la mesure – et non 20 % comme l’affirme le syndicat agricole FNSEA.
Dénigrement du bio
L’argument de la baisse de production est également trompeur. Actuellement, seulement 7 % des surfaces situées dans les aires d’alimentation de captage sont conduites en agriculture biologique. Or, les députés du RN comme ceux de la Droite républicaine sont convaincus que le passage à l’agriculture biologique sur ces aires, entraînerait des baisses de production. Le secteur agricole serait ainsi mis « en danger de mort économique ». Cette prise de position n’est pas très étonnante, puisque les votes des députés RN sont toujours en faveur des pesticides.
Sauf que le point de vue de l’extrême droite sur l’agriculture biologique est bien éloigné de ce qu’il se passe sur le terrain. 115 agriculteurs et agricultrices cultivant plus de 17 300 hectares (dont 58 % en agriculture biologique) sont par exemple engagés aux côtés d’Eau de Paris (nous en parlions déjà dans ce grand format publié il y a dix ans). Entre 2015 et 2023, les surfaces en bio ont été multipliées par quatre sur toutes les aires d’alimentation de captage d’Eau de Paris, passant de 2 800 à 11 800 hectares. La quantité de pesticides utilisés a été réduite en 2023 de 77 %, l’équivalent de 55 tonnes de substances actives de pesticides évitées.

Pour parvenir à se passer des intrants chimiques, les exploitations agricoles bénéficient d’un accompagnement technique, d’aides financières et de débouchés. En retour, la prévention des pollutions coûte trois fois moins cher que leur traitement curatif, selon les calculs d’Eau de Paris. La proposition de loi pensée par Jean-Claude Raux prévoyait précisément des mesures d’accompagnement au changement de pratiques, sous forme, notamment, de paiements pour services environnementaux.
Mais au terme de quatre heures d’obstruction des débats par le RN et Les Républicains, le député écologiste a fini par retirer sa proposition de loi. « Ne venez pas nous raconter que vous protégez les Français ! Un jour, il vous faudra rendre des comptes. Nous paierons demain le prix de l’inaction », a-t-il déclaré, le 12 février, les yeux rivés sur les députés du RN et de la droite. « Nos compatriotes le paieront, à travers leurs factures. Ils se diront que, décidément, une partie des parlementaires préfère les profits de l’agrochimie à leur santé. »
