Cantines solidaires, squats et budget participatif : alternatives contre la gentrification dans le Paris populaire

Solidarités

par Pierre Jequier-Zalc

Près de Belleville à Paris, les initiatives pour garder des lieux ouverts, non soumis à la spéculation immobilières et aux exigences marchandes se multiplient dans un quartier qui souhaite préserver son âme populaire. Tour d’horizon.

Une centaine de militants écologistes investissent le quartier Sainte-Marthe dans le 10e arrondissement de Paris pour mettre en place un camp climat. Plusieurs collectifs sont à l’origine de l’initiative, dont Youth for Climate et Désobéissance Écolo. Ils se mobilisent contre la gentrification du quartier – qui, avec l’augmentation des prix de l’immobilier, oblige les personnes au revenus modestes à s’éloigner des centre-villes – et pour rappeler l’urgence écologique. C’était il y a un an, le 26 septembre 2020.

À l’issue de ce camp, deux squats ouvrent coup sur coup. Le premier s’appelle le H. Le second, est baptisé L’Arche. « Ces squats permettaient aux gens et aux habitants de sortir de la solitude, explique Thomas*, un militant de Youth for Climate. Outre les maraudes, épiceries solidaires et autres activités organisées au sein de ces lieux, leur présence se veut aussi un contrepoids à la spéculation immobilière qui menace. Des squats, c’est subversif, ce n’est pas forcément très attractif pour les opérateurs immobiliers. »

L’Arche est expulsée le 4 janvier 2020. Deux autres squats, le Nord et le Château, tentent de voir le jour mais sont expulsés presque aussitôt. Les activistes sont poursuivis en justice (lire notre article sur le sujet). Malgré cela, la lutte ne s’interrompt pas et perdure de manière protéiforme dans le quartier de Sainte-Marthe.

« Ce que les riches mangent, les pauvres le mangent aussi »

Fin octobre 2021, comme tous les mardis depuis l’été, le groupe « Initiatives de développement local » (IDL) organise son épicerie solidaire devant la maison de quartier. Des fruits, des légumes, des accras fait maison, tout est distribué à prix libre. Le rendez-vous a été lancé par François et Fabrice.

« J’étais beaucoup à l’Arche, puis une fois qu’il a été expulsé, avec François on a tenu le H pendant de longs mois, dit Fabrice. On s’est demandé comment continuer ces actions de solidarité qui étaient indispensables en pleine crise sanitaire. Alors on a redoublé d’énergie. » Au sein du H, puis avec la création d’IDL, les distributions alimentaires sont devenues pérennes.

Aujourd’hui, le dispositif est bien rôdé. IDL est enregistré en tant qu’association, ce qui lui permet de construire des partenariats dans le quartier, comme avec Dena’ba, autre association locale créée par des mères, et de préparer de nombreux repas chaque semaine, qu’IDL distribue ensuite lors des maraudes. « On a vu qu’IDL était super inclusif. Ils réussissent à investir des habitants que nous, au sein du centre social, on n’avait jamais réussi à impliquer », souligne Charly Ferret, directeur de la maison de quartier du 10e, Aires 10. « En voyant ça, on s’est interrogé, de quoi ont-ils besoin et qu’est-ce qu’on peut leur fournir ? » Chaque mardi, l’épicerie solidaire se tient désormais au sein de la maison de quartier.

IDL a aussi tissé un réseau avec les commerces de proximité, épiceries, magasins bio ou boulangeries, pour récupérer des denrées alimentaires. Ce qui permet aujourd’hui à IDL de distribuer plus de 500 repas par semaine, en plus de l’épicerie solidaire hebdomadaire. « J’entends les critiques qui disent que ces commerces participent à la gentrification. Mais aujourd’hui, grâce à ce qu’ils nous donnent, on peut dire que ce que les riches mangent, les pauvres le mangent aussi. Et face à l’urgence qu’on observe dans le quartier, je juge que c’est le plus important », estime Fabrice.

Projet pour le budget participatif de la ville de Paris

Pour aller plus loin, les militants de Sainte-Marthe ont même déposé un projet pour bénéficier du budget participatif de la ville de Paris. Chaque année, la capitale attribue une partie de son budget d’investissement (75 millions d’euros pour 2021) à des projets portés par la population. Le choix des lauréats est aussi participatif, sur vote des habitants. « Notre projet est purement budgétaire. Il vise à réserver une enveloppe de deux millions d’euros pour que la ville l’utilise pour préserver les activités artisanales et artistiques du quartier de Sainte-Marthe. Rien de plus », explique Erika, une militante du quartier (voir notre article sur les menaces qui pèsent sur les commerçants de Sainte-Marthe).

S’il est majoritairement soutenu par les habitants qui participent à la consultation en ligne (à 84 %), le projet reçoit cependant un avis défavorable des services techniques de la Ville. « Une réflexion et les premières étapes de sa mise en œuvre sont déjà en cours à la ville de Paris », ont-ils répondu. Au final, à la demande de la maire du 10e, le projet est repêché et fusionné avec une autre proposition touchant également aux commerces, dans une autre zone de l’arrondissement. Il y est proposé que la ville de Paris, « directement ou via ses partenaires, puissent disposer d’un budget permettant d’investir pour acquérir de gré à gré ou par la préemption des fonds de commerce, des locaux ou des baux commerciaux là où cela se révèle possible et pertinent ». Avec 2792 votes, le projet est un des lauréats du budget participatif 2021 [1]. Une enveloppe de 2 millions d’euros lui est réservée. « C’est une bonne nouvelle, conclut Erika, Maintenant, on aimerait une action rapide. Le transfert des fonds peut se faire en deux minutes. La balle est dans le camp de la mairie. »

Restaurant associatif

Situé juste en face de l’ancien squat de l’Arche, le restaurant associatif et autogéré La Nouvelle Rôtisserie est un lieu incontournable du quartier de Sainte-Marthe. Avant 2012, il s’appelait La Rôtisserie, mais avait dû fermer à cause – déjà – d’une opération immobilière. Il a rouvert en 2016, dans un des locaux du bailleur social de la ville de Paris. « De nombreuses associations et collectifs sont adhérents du restaurant. Ils tournent pour organiser les repas. Les recettes leur reviennent et en contrepartie et ils participent financièrement au frais, détaille Charly Ferret, actif au sein de La Nouvelle Rôtisserie et directeur de la maison de quartier Aires 10. C’est un lieu qui fabrique du commun, où les gens et les associations se rencontrent. » Le tout, à des prix abordables. « L’objectif reste que ce lieu soit ouvert et accessible au plus grand nombre. »

Avec la crise sanitaire, La Nouvelle Rôtisserie a fini par fermer ses portes en tant que restaurant. Mais l’activité en son sein n’a pas cessé pour autant. « Pendant le Covid et durant les différentes mobilisations autour du quartier, les habitants se sont appropriés le lieu pour faire de l’aide alimentaire », explique le directeur d’Aires 10. Récupération, transformation, distribution, La Nouvelle Rôtisserie s’est transformée, le temps de quelques mois, en épicerie solidaire. Pour Charly Ferret, « c’est important d’avoir des lieux comme ça pour fabriquer du commun et que ce ne soit pas le privé qui gagne ».

Pierre Jequier-Zalc

Photo de Une : ©Malika Barbot
Infographie : ©Christophe Andrieu

* Prénom modifié

Notes

[1Le projet est à retrouver ici.