Une vague de colère secoue la France depuis une dizaine de jours, suite à la mort de Lyhanna, 11 ans. Plusieurs plaintes pour viols avaient été déposées contre le principal suspect, par ailleurs signalé à la police française par un organisme antipédocriminalité américain comme l’a révélé Le Monde. Lundi 8 juin, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté à travers la France pour dénoncer les dysfonctionnements des systèmes policiers et judiciaires dans la lutte contre les violences faites aux enfants.
Des manifestantes ont appelé à la démission du ministre de la Justice Gérald Darmanin, qui n’a pas, pour l’instant, l’intention de quitter le gouvernement. Pour maintenir la pression, une coalition de 150 associations féministes et défendant les droits des enfants appellent à se réunir chaque lundi soir devant les tribunaux du pays pour demander l’examen immédiat d’une loi-cadre intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
Parmi ces associations, le Collectif féministe contre le viol (CFCV) qui tient une ligne d’écoute des victimes depuis 40 ans, Viols-Femmes-Info (accessible au 0 800 05 95 95). Marie-France Casalis est co-fondatrice de ce collectif et formatrice.
Basta! : L’ampleur des violences sexuelles subies par les enfants semble surprendre à chaque médiatisation d’une affaire. C’est pourtant parfaitement documenté. La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) l’a encore rappelé récemment. Comment expliquez-vous cet aveuglement ?

Marie-France Casalis : Les violences sexuelles contre les enfants sont omniprésentes, et depuis très longtemps, mais beaucoup de gens continuent de les ignorer, de faire comme si cela n’existait pas. C’est très impressionnant, sachant que, comme l’a effectivement rapporté la Ciivise, 160 000 enfants sont victimes chaque année. Trois par classe. Un toutes les trois minutes. Ce qui semble le plus difficile, c’est d’admettre que les agresseurs des enfants, dans leur écrasante majorité, vivent en proximité immédiate des victimes, qui sont en quelque sorte « à leur disposition » de dominants.
Ce sont les pères, les oncles, les cousins, l’ami sympa qui les emmène en vacances, etc. Pour la petite Lyhanna, c’était le père d’une amie. Le violeur n’est que très rarement un inconnu, surgi de nulle part. Tous ces hommes ont, en tant que criminels, des stratégies bien construites pour agresser. Nous avons beaucoup travaillé sur ce sujet au Collectif féministe contre le viol et nous résumons cette stratégie ainsi : cibler la victime et la mettre en confiance, elle ou son entourage, l’isoler, la dévaloriser, inverser la culpabilité, verrouiller le secret.
Les quarante années que j’ai passées à entendre les victimes m’ont permis de voir que ces agresseurs développent une vraie « capacité de sympathie » vis-à-vis des adultes protecteurs. Ils sont particulièrement charmants avec les parents, les mères, ils donnent des cours de piano gratis, ils viennent repeindre la cuisine sans rien demander, etc. Cela rend la prise de parole des enfants très compliquée. Ces enfants savent bien que ce dont ils veulent parler est compliqué. Ils ne veulent pas embêter les adultes, qui sont en plus particulièrement incrédules.
Comment imaginer que cet homme si charmant agresse des enfants ? Une très forte résistance nous empêche trop souvent d’admettre la réalité des faits et surtout, la culpabilité de celui ou celle qui les a perpétrés. Soit dit en passant, cette proximité agresseur-victime devrait a priori faciliter la mission des services judiciaires puisqu’ils n’ont pas besoin de chercher le suspect. Il est proche. Ils savent qui c’est.
La police et la justice sont sévèrement critiquées par le mouvement populaire qui secoue le pays depuis la mort de Lyhanna – plusieurs plaintes pour viols avaient été déposées contre le principal suspect. La justice et la police manquent-elles de moyens pour enquêter et poursuivre les suspects ?
Les moyens de la Justice, en France, sont insuffisants, ce n’est un secret pour personne, et encore moins pour le ministre qui feint de découvrir le problème. Nous n’avons que trois procureurs pour 100 000 habitants quand la moyenne européenne est à 12. [1] Trier les dossiers, arbitrer entre plusieurs viols, c’est le quotidien des magistrats. Quand on dépose plainte, il faudra parfois attendre des mois pour avoir des nouvelles, et plusieurs années pour que se tienne un éventuel procès.
On ne voit pas bien, d’ailleurs, comment les services enquêteurs et judiciaires vont pouvoir traiter en urgence, d’ici le 14 juillet, les 70 000 plaintes d’enfants en souffrance, comme l’a exigé Gérald Darmanin. Plutôt que de punir les magistrats, il faut augmenter leur nombre, les encourager et les former. Même chose pour les services de police et gendarmerie.
L’homme mis en examen et placé en détention provisoire dans l’affaire Lyhanna avait déjà fait l’objet de plusieurs signalements ou de plaintes pour viol. La mère d’une jeune victime avait porté plainte pour viol en août 2025. Depuis cette date, elle « se fait envoyer promener » par les gendarmes parce qu’elle appelle trop souvent pour avoir des nouvelles des suites de sa plainte. C’est-à-dire que même dans les cas où un enfant victime est écouté, et qu’il y a un dépôt de plainte, cela dysfonctionne. On aurait pu arrêter cet agresseur et ainsi évité le drame subi par Lyhanna.
Vous tenez à dire que, malgré tout, il y a des améliorations. Lesquelles ?
Trop de victimes reçoivent un mauvais accueil quand elles déposent plainte. Mais il arrive, et de plus en plus souvent, qu’elles soient bien accueillies, avec des protocoles d’écoute adaptés aux enfants. Le CFCV tient une seconde ligne d’écoute, dédiée aux enfants – au 0 805 802 804. Nous avons des appels de jeunes de 12 ou 14 ans, parfois moins. Ils et elles appellent accompagnées de leur thérapeute, ou de leurs mères, plus rarement de leurs pères, pour dénoncer des violences sexuelles.
Cette prise de parole des enfants était impensable il y a encore 10 ou 20 ans. Quand le CFCV s’est créé en 1985, des appelantes parfois très âgées nous appelaient pour dire les viols subis quand elles étaient enfants. Certaines avaient parlé, s’étaient confiées, mais en vain. Dans les progrès n’oublions pas l’allongement des délais de prescription permettant une prise de parole plus facile, même longtemps après que les violences aient été commises.
Puisqu’on a avancé, on doit pouvoir continuer. La loi intégrale proposée par les féministes, qui propose de prendre en charge les violences de manière générale pourrait nous aider à avancer plus vite.
Pour l’écoute des enfants, la question des moyens est centrale mais n’explique pas tout. Selon le magistrat Édouard Durand, ancien président de la Ciivise, il y a un défaut collectif d’écoute des enfants, qui participe au déni des violences qu’ils subissent. Qu’en pensez-vous ?
Je l’approuve complètement. Souvent, les enfants parlent mais nous ne les entendons pas. Ou alors pas totalement en minimisant ce qu’ils disent, parce que nous aimerions que les violences sexuelles n’arrivent pas. Donc, quand elles arrivent, plutôt que de les affronter et de soutenir les enfants, on va avoir tendance à vouloir les décrire comme moins graves que ce qu’ils sont.
En formation, la présidente du CFCV, la docteure Emmanuelle Piet cite souvent cet exemple : un enfant de quatre ans et demi raconte à un adulte « Hier, mon papa m’a obligé à lui sucer le zizi ». Quand elle demande aux personnes présentes de retranscrire les propos de l’enfant, cela devient dans beaucoup de cas : « hier, papa m’a dit de lui sucer son zizi » ou « hier, mon papa m’a demandé de lui sucer son zizi ». C’est une façon d’escamoter le crime : demander, dire, on ne sait pas si ça a eu lieu. Au CFCV, nous conseillons de noter avec attention, le plus vite possible, ce que dit l’enfant. Parce que, très vite, nous allons déformer ses propos, en les minimisant. C’est une façon de se protéger.
Il faut avoir en tête qu’un enfant qui dénonce des violences ne va pas dire : assieds-toi, j’ai quelque chose d’important à te dire, en regardant l’adulte droit dans les yeux. Au contraire. Il va évoquer cela pendant qu’on est en train de cuisiner ou de faire je ne sais quoi d’autre. Si on n’a pas de vigilance collective, on peut très facilement dire à l’enfant : « Mais qu’est-ce que tu racontes ? » ou, pire, aller voir l’adulte dont il dénonce les faits pour lui en faire part. Dans ce cas-là, l’enfant risque de se taire à tout jamais.
La parole des enfants reste fragile. Il faut apprendre à les écouter, recevoir leur parole telle quelle et au moment où elle arrive même dans la cour de récréation, ou sur le chemin d’une activité, dans un couloir. Et ce qu’il a besoin d’entendre à ce moment-là c’est : tu es courageux de m’avoir parlé, je crois ce que tu me dis, cet adulte n’avait pas le droit de faire ça, tu n’y es pour rien, je vais faire quelque chose pour t’aider. Et faire quelque chose, ça peut être : je signale et je ne parle de cela à personne d’autre. L’enfant m’a fait confiance à moi. Je dois être digne de cette confiance. Les travaux de la Ciivise publiés en 2023 ont montré que plus de 90 % des enfants qui parlent des violences la première fois ne reçoivent pas ce type de réponse solidaire.
Entendre et croire les enfants pour mieux les protéger, lancer un vaste plan de formation des fonctionnaires : cela faisait partie des recommandations du premier rapport de la Ciivise, publié en 2023. Aucune de ces recommandations n’a été suivie. Pourquoi ?
Ce qui s’est passé au sein de la Ciivise, et notamment lors des réunions publiques qui ont eu lieu partout en France pour recueillir des témoignages a été extraordinaire. Tout à coup, des personnes qui ont été victimes enfants ont été reconnues comme des personnes abîmées dont on devait s’occuper collectivement. Cela était en rupture totale avec ce à quoi sont confrontées ces victimes habituellement : quand elles sont enfants, on ne les croit pas et quand elles parlent devenues adultes, on leur dit que c’est trop tard…
Ces écoutes collectives, reprises dans le rapport final ont aussi permis de sortir de cette évaluation du code pénal qui différencie les viols (quand il y a une pénétration, ce sont des crimes) des agressions sexuelles (qui sont des délits). Dans la réalité si on est victimes d’attouchements tous les soirs, on peut être autant abîmée que si on est violée une fois. Cette hiérarchisation n’a aucun sens pour les victimes, notamment enfants. Cette reconnaissance de leur souffrance est très importante pour les victimes.
Ce qui a été remarquable avec le travail de la Ciivise, et sur ce qui a suivi, hélas, c’est que cela a mis en évidence que notre société dit qu’elle veut faire mais qu’en réalité elle ne veut pas voir. Des gouvernants qui veulent rester bien tranquilles à leur place ne peuvent pas écouter ce que cette commission explique sur l’importance de la parole des victimes et sur l’ampleur des dégâts des violences sexuelles subies par les enfants. On préfère penser qu’on est dans une société évoluée qui prend soin de ses enfants.
Mais ce qui donne du courage, c’est que, dans notre société, de plus en plus de personnes sont en capacité de se dire : ça peut arriver à quelqu’un qui vit à côté de moi, que je croise dans ma classe, dans mon voisinage, dans ma famille et que l’agresseur qu’elle désigne est une personne que je connais bien. À partir de là, nous pouvons agir pour que la loi s’applique et que la victime soit protégée.
