« Un âge de départ à la retraite à 67,6 ans en 2070, la piste explosive pour atteindre l’équilibre », titre Le Parisien, un des premiers médias à avoir fait fuiter le rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR), le 8 juin. Le lendemain matin, le journal de 8 heures de France Info embraye : « La retraite à 67 ans, une piste choc pour atteindre l’équilibre. »
Pour l’économiste Michaël Zemmour, ces titres ont beau être répétés à l’envi, ils ne présentent qu’une synthèse très partiale des 258 pages de prérapport. « Non, le Conseil d’orientation des retraites ne propose pas la retraite à 67 ans. Ce qu’il dit, c’est que, si on décidait, entre 2045 et 2070, de n’équilibrer le système de retraite que par une mesure d’âge, alors il faudrait viser 67 ans et demi en 2070 », résume-t-il.
Un déficit qui se creuse à partir de 2045
Le prérapport, que Basta! s’est procuré, indique avant tout que les prévisions à l’horizon 2045 sont les mêmes que celles du rapport 2025 : une légère augmentation du déficit, à 0,9 % du produit intérieur brut (PIB) contre 0,2 % en 2025. Rien de nouveau sous le soleil, donc. Ce n’est qu’à partir de 2045 que les dépenses de retraite augmenteraient plus rapidement que prévu. Le déficit pourrait alors atteindre 2,4 % du PIB en 2070, contre 1,4 % précédemment anticipé.
Ce nouveau calcul s’explique en partie par deux nouvelles données, non prises en compte dans le rapport 2025. D’abord, la revalorisation des pensionnaires de l’Agirc-Arrco, (complémentaire retraite des salariés de l’agriculture, du commerce, de l’industrie et des services), « plus favorable pour les assurés que les hypothèses de l’an dernier », note le prérapport. Mais, surtout, la révision à la baisse de l’hypothèse de fécondité retenue par le COR : 1,45 enfant par femme, contre 1,8 en 2025. Elle pèserait sur la taille de la population active et donc sur le PIB.
Le levier de l’âge n’est pas le seul possible
Pour réduire ce déficit anticipé, le COR rappelle que trois leviers existent : le report de l’âge légal de départ à la retraite, la diminution des pensions ou encore l’augmentation des cotisations, soit par le montant des cotisations salariales ou patronales.
« Des évaluations macroéconomiques de ces différents leviers ont été demandées. C’est une petite inflexion du COR cette année. Elles soutiennent que travailler plus longtemps augmente la production de richesse alors que les autres leviers ont plutôt un impact récessif » – par une diminution de la croissance économique. « Or, c’est contestable », estime Michaël Zemmour.
Dans ce contexte, le rapport affiche bien une petite préférence pour l’allongement de la durée du travail. « Mais elle sous-estime les coûts économiques et sociaux des mesures d’âge et surestime la richesse créée en faisant travailler les gens plus longtemps », poursuit l’économiste. En effet, le report de la mesure d’âge a, entre autres, pour effet l’augmentation du taux de senior hors emploi. Ainsi, à 60 ans, 25 % des seniors ne sont ni en emploi ni en retraite, rappelle la CGT. Autant de cotisations en moins.
Autres pistes : l’égalité salariale et l’accès à un emploi stable
En 2025, la présentation du levier de l’âge comme seul critère non récessif – qui n’impacterait pas négativement la croissance économique – avait déjà fait l’objet d’un débat très tendu entre les 42 membres du COR (composé de parlementaires, de représentants d’organisations patronales et syndicales, de hauts fonctionnaires et d’experts). D’un côté, le patronat et des parlementaires de la majorité en soutien au président du COR, Gilbert Cette, poussant pour que l’augmentation de la durée du travail soit présentée comme seule option non récessive. De l’autre, l’ensemble des représentants des organisations de salariés, soutenus par une députée LFI et une sénatrice PS, s’opposant à cette conclusion.
« On continue à se battre pour augmenter les recettes de notre système de retraite alors que le président du COR veut avant tout limiter les dépenses », souligne Denis Gravouille, membre du bureau confédéral de la CGT. Pour remplir les caisses des retraites, le syndicat milite pour l’égalité salariale entre hommes et femmes. En 2024, les salaires féminins étaient 14 % inférieurs à ceux des hommes, à temps de travail égal.
Autre piste pour la CGT : la lutte contre la précarité. « Aujourd’hui, les jeunes ont leur premier CDI de plus en plus tardivement. Les CDD et les missions d’intérim se multiplient et donc les périodes sans emploi sont autant de périodes non cotisées, qui n’abondent pas au système des retraites », poursuit Denis Gravouille. L’accès aux études s’est étendu, leur durée s’est allongée, mais l’âge moyen pour accéder à un premier emploi stable a considérablement reculé, se situant à 27 ans désormais.
Récupération politique en vue de 2027
Créé en 2000, le COR est une instance d’expertise rattachée au Premier ministre et chargée de suivre les perspectives à moyen et long terme du système de retraite français. « Son rapport reste un outil d’information et de débat sérieux dans sa méthode. Il permet d’avoir un langage et un diagnostic commun sur la trajectoire financière de notre système de retraite. Mais il ne fait pas de recommandations », soutient Michaël Zemmour.
L’économiste rappelle qu’une instance « plus politique, qui fait directement des recommandations au gouvernement », existe depuis 2014 : le Comité de suivi des retraites (CSR). Il est constitué de seulement quatre experts, qui s’appuient notamment sur le rapport du COR. « Le COR reste donc un outil précieux et on peut déplorer les analyses très partielles qui en sont parfois faites dans la presse », appuie Michaël Zemmour.
Les options décrites par le COR peuvent d’autant moins être prises pour des outils de décision politique à court terme. « Quand on nous parle de report de l’âge à horizon 2070, il y a quelque chose de fallacieux à imaginer ce qui se passera dans 44 ans », estime Denis Gravouil. Le COR l’écrit lui-même : « Il convient toutefois de rester prudent dans l’analyse de ces perspectives de long terme, les évolutions de la natalité au-delà de vingt ans demeurant, par nature, difficiles à anticiper de façon robuste. » Pour le cégétiste, « il y a donc une utilisation politique qui est faite de cette projection. En réalité, ce dont on nous parle, ce n’est pas de 2070, c’est de l’élection présidentielle de 2027 ».
Philippe et Bardella favorables à un allongement de l’âge de départ
De fait, la question de l’âge légal de départ à la retraite est déjà l’un des enjeux majeurs pour la prochaine élection présidentielle. Dans ce contexte, le rapport du COR reste important car il permet à la parole politique de s’appuyer sur une expertise.
Le candidat Édouard Philippe s’est déjà prononcé pour un allongement de la durée de cotisation à 67 ans, ainsi que l’introduction d’une part de capitalisation. Hasard ou pas, Gilbert Cette, président du COR, contribue d’ailleurs « à titre personnel », au programme présidentiel de l’ancien Premier ministre, selon une indiscrétion du magazine Challenges. « Il planche notamment sur des mesures visant à doper l’emploi des seniors », précise l’hebdomadaire.
Le Rassemblement national fourbit également ses armes sur la question. Alors que Marine Le Pen se prononçait habituellement pour une réduction de la durée de cotisation, Jordan Bardella s’est montré bien moins affirmatif lors de la campagne législative de 2024. Ce 12 mai 2026, un mois à peine avant la publication du rapport du COR, le président du RN a esquissé une voie bien plus libérale : la volonté d’abandonner toute référence à un âge légal de départ à la retraite et d’accoler au système par répartition une part de capitalisation.
De son côté, la CGT a lancé son « appel de Tours » lors de son 54e congrès, qui s’est tenu début juin. Elle a mis la pression sur l’ensemble des partis politiques, et notamment ceux de gauche, plus sensibles à ses recommandations. Pour elle : pas une voix du monde du travail pour les candidats qui n’abrogeraient pas la réforme des retraites dès leur arrivée à l’Élysée.
Le président du COR, un « éditorialiste pro-patronal », selon la CGT
Ceux qui dénoncent « l’instrumentalisation » qui est faite du rapport du COR, insistent sur la personnalité de son président, Gilbert Cette : un homme « dont les opinions prennent de plus en plus de place au sein de l’institution », écrit Alternatives économiques, qui lui a consacré une longue enquête.
Cet enseignant à la Neoma Business School ne cache pas ses idées libérales en matière économique et la critique qu’il adresse, notamment, aux organisations syndicales. Début 2026, il copubliait un ouvrage intitulé Sauver la démocratie sociale. Du conflit au contrat (Calmann-Lévy). L’économiste Jean-Marie Harribey, qui en a fait la chronique, qualifie cet ouvrage « d’hors sol ».
« C’est un livre qui aborde la question du renouveau du syndicalisme. Mais jamais le sujet des structures économiques n’est abordé. Le terme capitalisme n’apparaît pas, alors que c’est l’évolution du capitalisme qui explique comment le travail évolue et qui détermine le comportement des syndicats. Pour les auteurs, les retraites ne devraient même pas être un sujet de discussion des syndicats, qui devraient se concentrer sur les négociations d’entreprise », résume-t-il.
Dans un communiqué du 11 juin 2026, la CGT reproche également à Gilbert Cette d’entretenir une confusion entre son rôle de président du COR et « d’éditorialiste pro-patronal », puisqu’il écrit régulièrement dans le journal Les Échos, en signant en tant qu’enseignant.
Or, le poste de président du COR reste un poste-clé. Pour preuve, l’éviction par Matignon (c’est le Premier ministre qui nomme le président du COR), de Pierre-Louis Bras, le précédent président. En janvier 2023, en plein débat autour de la réforme des retraites d’Elisabeth Borne, ce dernier avait contesté l’existence d’un « dérapage des dépenses » consacrées aux retraites, devant la commission des finances de l’Assemblée nationale. Il remettait ainsi en cause le principal argument des partisans d’un allongement de l’âge de départ en retraite. Un propos qui lui avait valu d’être débarqué de son poste.
