Appel à manifester le 24 octobre et à généraliser la grève du 5 novembre : les syndicats refusent de se laisser intimider

Rapports de force –Syndicats

Les syndicats étaient convoqués par le Premier ministre à Matignon ce 21 octobre. Sommés de choisir leur camp dans un contexte de tensions sociales, ils ont maintenu leurs appels à la grève le 5 novembre. La CGT appelle également à la manifestation ce 24 octobre.

par Guillaume Bernard

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« Le gouvernement ne nous a annoncé aucune mesure, aucune prise en compte de nos revendications ». Ce 21 octobre, à la sortie de sa réunion à Matignon avec le Premier ministre Sébastien Lecornu, Sophie Binet, elle, a des annonces à faire. Au nom de l’intersyndicale, la secrétaire générale de la CGT appelle tous les travailleurs à « organiser des assemblées générales sur les lieux de travail pour généraliser la grève le 5 novembre ». Au nom de son syndicat, elle annonce que la CGT manifestera ce samedi 24 octobre.

Sept organisations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, UNSA et FSU) viennent d’être reçues à Matignon ce 21 octobre. Pendant ce temps, Emmanuel Macron donnait une interview depuis le Qatar, où il est en visite officielle, rappelant que cette réunion doit, selon lui, permettre de « responsabiliser tout le monde ». « Trop de gens ont maintenu l’ambiguïté en expliquant qu’il y avait des violences légitimes », estime le Président de la République avant de conclure : « Les gens qui veulent mettre le désordre en centre-ville seront empêchés ». Son Premier ministre et son ministre de l’Intérieur ne cessent de leur côté de dénoncer un supposé « agenda de déstabilisation » mené par « l’extrême gauche radicale et l’ultragauche ». Autant de coups de menton implicitement destinés, aussi, aux grandes organisations syndicales ?

« Macron veut nous faire entrer dans un schéma d’union sacrée où les syndicats ne revendiqueraient plus rien et où il faudrait attendre les élections présidentielles pour s’exprimer, analyse Denis Gravouil, secrétaire confédéral CGT, interviewé la veille par Basta!. Mais les lycéens et les salariés veulent des réponses tout de suite. La question du dégel du point d’indice pour les fonctionnaires, c’est dans le budget. C’est maintenant. »

Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, s’est déplacée à Matignon avec une mesure qu’elle pensait très raisonnable : une réouverture des négociations de branche avec pour base de discussion une augmentation de 100 € du Smic (actuellement à 1477 euros nets). Et dans le cas où les patrons ne joueraient pas le jeu ? « Nous demandons la suppression des exonérations de cotisations dont les employeurs bénéficient », confiait Marylise Léon à Ouest France. La demande est restée vaine.

Face à l’absence de propositions gouvernementales et malgré la pression sécuritaire, l’intersyndicale reste unie et réaffirme son appel à la grève du 5 novembre, annoncée début octobre. « Nous n’avons pas de leçon de responsabilité à recevoir de la part d’un gouvernement qui est responsable de cette colère », estime Denis Gravouil.

Pression sur les manifestations

La décision de l’intersyndicale est d’autant plus notable que la pression mise sur l’organisation des manifestations est forte. Dans son allocution du 18 octobre Emmanuel Macron affirmait déjà : « Le pays a besoin d’ordre, d’apaisement et pas d’une escalade. Le Premier ministre réunira dans les prochains jours [les syndicats et les partis politiques] afin d’obtenir des positions claires et publiques. »

Le message est à peine masqué : en continuant d’appeler à manifester, les organisations syndicales s’exposent au risque de porter le chapeau d’éventuelles dégradations et violences. « Le Président redécouvre qu’on existe et veut se servir de nous comme relais, mais il se met le doigt dans l’œil », commente le secrétaire confédéral de la CGT.

La droite et l’extrême droite ne sont pas en reste pour s’en prendre aux syndicats et à la liberté de manifester. « Je demande l’interdiction de la manifestation prévue le 5 novembre. Après les pillages, les attaques contre nos policiers et les dégradations de nos institutions, nous ne pouvons pas prendre le risque de nouvelles violences », soutenait le maire de Nice Eric Ciotti, allié au RN, sur X le 18 octobre. Bruno Retailleau, au nom des LR, ne cesse de demander l’instauration de l’état d’urgence. Jean-Luc Moudenc, maire macroniste de Toulouse, considère de son côté que la CGT de son département porte une responsabilité dans les violences de la manifestation de samedi 17 octobre.

Ce mardi 20 octobre Laurent Nuñez a adressé un télégramme aux préfets afin de leur donner ses consignes de maintien de l’ordre pour les prochains jours, en lien avec les appels à manifester à nouveau samedi 24 octobre. Premier objectif : trier entre de présumés bons organisateurs et des mauvais. Et dans le cas où une manifestation serait autorisée : « Privilégier des itinéraires éloignés des bâtiments publics et des rues commerçantes », ce qui, dans les grandes villes, laisse relativement peu d’espace...

Contrairement au 17 octobre, où « seulement » 10 000 policiers avaient été mobilisés – ce qui n’a pas empêché l’interpellation et le placement en garde-à-vue de plus de 2500 personnes –, le Premier ministre promet que le dispositif policier sera « massif » ce week-end. La présence du GIGN, du RAID – unités destinées aux opérations antiterroristes et non au maintien de l’ordre – et de l’armée est déjà annoncée.

Enfin, le traitement médiatique des mobilisations pèse sur l’opinion et sur ces appels à la manifestation. Il a d’ailleurs été mis en question dans des communiqués distincts, de la CGT et la CFDT de France télévisions. Ces syndicats ont dénoncé tour à tour des « clips de propagande », un « narratif nauséabond », « qui décrédibilise les manifestants du 17 octobre » après la diffusion d’une séquence vidéo de 12 minutes, sans aucun commentaire, lors du 20 heures de France 2, le 18 octobre.

Cette intense pression sécuritaire n’a pas semblé intimider les dirigeantes syndicales. « Il n’y a pas de démocratie sans liberté de manifester, c’est la différence entre une démocratie et une dictature », assène Sophie Binet.

L’injonction à « condamner les violences »

La séquence politique conduit toutefois les syndicats à se positionner sur la question de la violence. Interrogée le 20 octobre dans la matinale de France Inter, Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT évoque une journée « qui a aussi été émaillée de violences inadmissibles. Des violences qui ne sont pas le fait des manifestants mais entachent le message social envoyé au gouvernement ». La CFDT n’avait pas appelé à soutenir la manifestation du 17 octobre.

C’était en revanche le cas de la CGT. Dans plusieurs villes, le syndicat a déposé des parcours de manifestation, en soutien à la mobilisation de la jeunesse. Dans un communiqué, publié lundi 19, la confédération regrettait toutefois une journée « gâchée par de nombreuses dégradations et par une stratégie de maintien de l’ordre dangereuse ».

Cédric Caubère, secrétaire de l’Union départementale CGT de Haute-Garonne, développe : « Il n’y a pas à s’étonner qu’il y ait des violences, quand on voit les fins de mois des salariés, il ne pouvait pas en être autrement. Pour autant ce ne sont pas nos méthodes, ce n’est pas forcément une façon de faire qui est favorable aux mobilisations, et laisser libre court à cette impulsion peut être contre-productif ». Mais pour lui, la violence vient aussi des force de l’ordre. Alors que le CGT avait déclaré une manifestation à Toulouse, son carré de tête syndical avait été visé par une grenade de désencerclement, blessant quatre syndicalistes. La CGT 31 a annoncé qu’elle déposerait plainte.

L’Union syndicale Solidaires adopte une posture légèrement différente : « Nous refusons l’injonction à condamner les violences. Ce gouvernement n’a que ce mot à la bouche mais ne parle jamais des violences policières. Combien de manifestantes, souvent mineures, mutilées ces dernières semaines ? », déclare le syndicat dans un communiqué. Est-ce cette position, qui vaut à Solidaires, qui revendique 110 000 adhérent.e.s, de ne pas avoir été invitée à Matignon ce 21 octobre ?