« Nous sommes là pour mettre des visages sur les statistiques, regardez-nous ! » Une vive émotion a étreint le Parlement européen de Strasbourg, ce lundi 19 octobre. Réunis à l’initiative des Mutuelles pour la santé planétaire (dont la Macif ou la Mutuelle des services publics), qui réclament une sortie urgente des pesticides de synthèse, six parents d’enfants malades sont venues raconter leurs quotidiens.

« Théo a été opéré dès le lendemain de sa naissance, en mai 2007, explique Sabine Grataloup. Il a passé les trois premiers mois de sa vie avec les bras attachés, pour qu’il n’arrache pas son système d’intubation. »
Après moult recherches et démarches, Sabine Grataloup finit par comprendre que les malformations de son fils sont dues à son exposition au glyphosate, alors qu’elle était enceinte. En 2022, Théo est le premier enfant à être reconnu comme victime des pesticides par l’État français, via le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides.
Édouard Exilard est un autre parent invité ce 19 octobre au Parlement européen par les députés Marie Toussaint (Les Écologistes) et Christophe Clergeau (PS). Il raconte : « Ma fille Maïtena est tombée malade à 5 ans et demi. Elle a subi huit opérations avant de décéder de sa tumeur cérébrale, 15 mois plus tard. Je suis agriculteur, j’ai utilisé des pesticides de synthèse pendant des années avant de me convertir à l’agriculture biologique. »
Au nom d’Alban, 4 ans, Maïtena, 5 ans, Cloé et Emmy 11 ans…
Un silence sidéré accueille ces récits d’enfances volées. « Derrière chaque malade, il y a des vies brisées », souligne Marie Thibaut, fondatrice de l’association Stop aux cancers de nos enfants. Son fils Alban avait quatre ans quand il est tombé malade. Aujourd’hui guéri, et âgé de 15 ans, il a déjà enterré trop d’amies. « Aucun profit ne peut justifier de telles vies brisées », ajoute Isabelle Marchand, la maman de Cloé, atteinte d’une leucémie à 11 ans, que nous avions rencontrée en 2019.

« Je suis en colère devant le déni de la science et devant l’inaction politique, ajoute Franck Rinchet-Girollet, de l’association Avenir Santé Environnement, dont le petit Elliot, aujourd’hui en rémission, n’avait que deux ans quand on lui a diagnostiqué un ostéosarcome et dans les cheveux duquel plusieurs pesticides ont été retrouvés. Vous pouvez agir pour protéger les enfants qui grandissent aujourd’hui. » Tous ces parents exigent que la santé des enfants devienne une priorité : « Au nom de Maïtena, de Théo, d’Alban, de Cloé, d’Emmy, d’Eliott et de tous les autres : interdisez les pesticides de synthèse ! »
« Plutôt que de continuer à pleurer nos morts, faisons disparaître les causes, reprend Édouard Exilard. Les solutions existent, les agriculteurs comme nous le prouvent tous les jours, mais la réalité économique actuelle de l’AB [agriculture biologique, ndlr] est insoutenable. Nous ne vivons pas de nos métiers. Il faut nous soutenir. À moins que l’on préfère un cancer pédiatrique dans chaque famille ? »
« La solution, c’est l’agriculture biologique à tous les étages »
Apporter un soutien massif à l’agriculture biologique pour la faire changer d’échelle, c’est précisément la demande des mutuelles pour la santé planétaire, mobilisées pour la sortie des pesticides depuis 2024.
Ce collectif, qui réunit vingt mutuelles protégeant sept millions de Françaises, part d’un constat très simple : « Notre système de santé craque et ne peut plus seulement soigner les conséquences des maladies, il doit aussi agir sur leurs causes. La solution, c’est l’agriculture biologique à tous les étages ! C’est un levier concret pour mieux nous protéger, explique Martin Rieussec-Fournier, qui préside les Mutuelles pour la santé planétaire. Les dépistages et les traitements, c’est très important mais la prévention, cela l’est encore plus. D’ailleurs, le code de la Mutualité engage les mutuelles à agir en faveur de la prévention. »

Cette demande de sortie des pesticides est partagée par deux mutuelles belges protégeant sept millions de personnes : Solidaris et la Mutualité chrétienne. « Conclusion, dit Martin Rieussec Fournier : les mutuelles engagées pour sortir des pesticides et faire changer d’échelle la bio protègent 14 millions de personnes en Europe. »
À rebours des dernières décisions politiques françaises, très favorables aux pesticides, et alors même que le texte européen Omnibus X menace d’autoriser certains produits de manière illimitée, les mutuelles réaffirment leurs objectifs : 50 % de réduction de l’utilisation des pesticides dans l’Union européenne (UE) d’ici à 2030, 20 % minimum d’alimentation bio dans les marchés publics alimentaires dès 2025, mise en œuvre d’une Europe 100 % agroécologique sans pesticides d’ici 2050.
La droite et l’extrême droite dédaignent la santé publique
Qu’en pensent les candidates à l’élection présidentielle ? Pour connaître leur degré d’engagement, les mutuelles les ont conviées à débattre, le 10 octobre dernier.

Rendez-vous était donné à Gouzeaucourt, dans Nord, sous l’immense hangar agricole de la coopérative Bio-Territoire, qui assure le stockage et le conditionnement des produits de 27 agriculteurices.
« 6500 tonnes de légumes bio – carottes, pommes de terre, panais, oignons, courgettes, etc. ont transité ici en 2025, explique Sébastien Lemoine, producteur. Ce lieu nous rappelle une chose : la transition ne se décidera pas seulement dans les palais de la République, elle se construira ici, sur nos territoires. »
Pour Sébastien et ses collègues, la question est la suivante : « Sommes-nous prêts à donner à nos agriculteurs les moyens financiers techniques et humains pour la transition ? »

Si l’on en croit les candidates présentes ou représentées le 10 octobre à Gouzeaucourt, l’intégralité de la gauche semble d’accord pour convertir 100 % de l’agriculture au cahier des charges bio. La seule vraie différence semble concerner les délais de transition. Toustes ont approuvé l’idée du financement des « ordonnances vertes », outil phare de la mobilisation des mutuelles, qui consiste à prescrire des paniers de denrées bio aux femmes enceintes, en fonction de leurs revenus.
« Ce n’est pas la première fois que nous organisons un débat politique, explique Martin Rieussec-Fournier. Nous l’avions déjà fait en mai 2024, avec des candidats aux élections européennes. À l’époque, les Républicains avaient accepté de venir. » Cette fois-ci, aucune droite n’est représentée. Quatre chaises restent vides sur l’estrade du débat du 10 octobre : celles de Gabriel Attal, Édouard Philippe, Marine Le Pen et Bruno Retailleau. 300 médecins ont pourtant insisté sur l’importance de ce débat, dans un texte publié par La Tribune quelques jours avant, mais en vain.

23 millions de Françaises souffrent d’affections chroniques et de cancers
« Cette question de la sortie des pesticides n’est pas un détail. Elle est centrale », pensent les cardiologues, cancérologues, pédiatres et sages-femmes qui ont écrit aux candidates des droites.
« Aujourd’hui, 23 millions de Français souffrent d’une affection chronique ou d’un cancer. Les causes en sont multifactorielles. Toutefois, comme l’attestent de nombreuses études scientifiques de grande envergure, il existe un lien de présomption fort entre certaines de ces affections, et l’exposition aux pesticides. Ces questions dépassent les clivages partisans : comme pour les conséquences du réchauffement climatique, ce sont des morts prématurées et maladies graves qui menacent nos enfants, vos enfants. » Autant d’arguments qui semblent moins audibles pour les candidats de droite et d’extrême droite qui leur préfèrent ceux des vendeurs de pesticides, dont on sait qu’ils ont tenu la main des rédacteurs du texte Omnibus X.
« Celles et ceux qui sont en train de voter [les textes en faveur des pesticides, ndlr] le font sans oser regarder en face celles et ceux qui en subissent les conséquences. Ils refusent de venir les rencontrer », déplore l’eurodéputée écologiste Marie Toussaint, qui a invité les parents d’enfants malades à venir s’exprimer au sein du Parlement.
Ces dernieres, très déterminées, les invitent à venir rencontrer les enfants victimes dans les services d’oncologie pédiatrique. « Ils pourront ainsi leur expliquer eux-mêmes les choix politiques qu’ils font », suggère Marie Thibaut. « On est au début d’une épidémie de grande ampleur. Il faut commencer par éviter de rendre la situation encore pire, insiste Christophe Clergeau, vice-président du groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen. Mais c’est difficile en ce moment, avec la droite et l’extrême droite. »
« Nous exigeons que vous protégiez la santé de nos enfants. Maintenant. »
Face à ces blocages, les mutuelles ont décidé de lancer les Odyssées pour la santé, qui s’élancent à travers l’Europe à vélo. Elles vont « à la rencontre des citoyens, des médecins qui essaient de soigner ces cancers évitables, mais aussi des agriculteurs qui produisent en AB et qui permettent d’éviter les cancers de demain, décrit Martin Rieussec-Fournier. Il faut que l’on puisse répondre simultanément à la sécurisation des revenus des agriculteurs, à la préservation de la biodiversité et de la santé publique. » Cette année, l’Odyssée avalera 1200 kilomètres, traversera 5 pays, et fera halte dans 15 villes.

« Nous, les produits phytos on n’en veut plus », tranche Laure Marivain à la fin de la prise de parole des parents d’enfants malades. Sa fille Emmy est décédée à 11 ans après 7 longues années de lutte contre une leucémie directement liée à l’exposition de Laure aux pesticides pendant sa grossesse. Elle était fleuriste et ignorait tout des dangers auxquels elle et son enfant étaient exposées. Emmy me demandait : pourquoi suis-je malade d’un cancer alors que je ne suis qu’une toute petite fille ? Évitons ensemble de nouveaux drames. L’heure n’est plus à la réflexion mais à l’action. »
Contre la banalisation des maladies environnementales, directement dues à l’empoisonnement généralisé de nos milieux de vie (air, eau, alimentation), les parents mobilisées aux côtés des mutuelles veulent dire aux politiques qu’ils ont les moyens « d’arrêter ce massacre industriel » : « Nous ne voulons plus de vos silences, nous exigeons que vous protégiez la santé de nos enfants. Maintenant. »
