La voix de Mathilde tremble en s’approchant du micro, dans le box des accusés. De petite taille, elle semble noyée dans son large sweat noir, le visage sous son carré de cheveux bruns. « Il y avait écrit quoi, sur votre pancarte ? » s’enquiert la juge du tribunal judiciaire de Paris, où cette jeune femme de 19 ans, vendeuse en maroquinerie, est jugée après avoir été interpellée le 17 octobre.
Ce jour-là, alors qu’elle s’approche de la place de la Bastille avec son ami François, qui se tient à ses côtés dans le box des accusés, leurs sacs sont contrôlés. Dans celui de François sont retrouvés un poing américain et un opinel. Dans le sien, un masque pour se protéger du gaz et cette fameuse pancarte. « C’était écrit : “Précaire à 14 ans...” », commence, d’une voix fluette, la jeune femme qui, à cet âge-là, a dû partir loin de ses parents, pour un apprentissage dans une boulangerie. « C’est très tôt pour se retrouver à vivre seule. Mais on sait à quel point c’est difficile de trouver un apprentissage ou une alternance aujourd’hui », retrace-t-elle.
Mathilde prépare aujourd’hui un BTS communication, en plus de son travail de vendeuse. Elle rêve de s’installer un jour avec son copain, dans le Sud. Avec une mère dans l’agriculture et un père absent, la vie ne lui a pas été servie sur un plateau d’argent. Sa pancarte raconte aussi la précarité des apprentis. Et la peur de n’avoir pas de retraite. S’élever contre une vie de précarité : telle est la raison pour laquelle elle et son ami François disent être venus d’Auxerre (Yonne) pour manifester à Paris.
Prison ferme requise pour un délit qui « finalement n’a pas eu lieu »
Après 48 heures de garde à vue, les voilà qui comparaissent tous deux pour « participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires [...] ou dégradations de biens ». Un motif qui oblige la justice à se pencher sur l’intentionnalité – puisque, pour rappel, ces deux jeunes n’ont commis aucune violence dans les faits.

Selon le procureur, c’est la messagerie Instagram, sur lesquels ces amis échangeaient, qui les incrimine. François y écrit : « Ça va prendre la Bastille salement », « Ça va être la guérilla partout ». Et, surtout : « Notre objectif ça va être de tabasser des CRS. » À ce dernier message, Mathilde répond avec réticence « Moi je ne veux pas. Enfin je veux bien mais je veux pas me faire taper. » « Vous aviez peur de vous casser un ongle ? » raille la juge, devant une salle d’audience pleine à craquer.
« Je me réjouis que l’arrestation ait eu lieu avant que des tabassages de CRS aient eu lieu. Bon, finalement ça n’a pas eu lieu. Mais tout était aligné pour qu’ils aient lieu », résume tant bien que mal le procureur, qui demande sept mois de prison ferme pour ces deux Auxerrois montés à Paris avec, selon lui, « la panoplie du casseur ».
François, qui espérait passer un diplôme de guide de haute montagne dans les prochains mois pour s’installer à Chamonix, en Haute-Savoie, dit regretter ses messages : « Je voulais jouer le dur. Ça ne représente pas mes valeurs », assure le jeune homme de 20 ans. Mathilde, elle, regrette aussi sa réponse sur Instagram. Face à la juge, qui l’interroge sur le numéro de téléphone de sa mère et d’un avocat qu’elle gardait sur elle, elle se défend : « C’est parce que j’avais vu des policiers clairement en train de commettre des violences. » Son avocate la décrit comme « extrêmement choquée par sa garde à vue ».
Mathilde écope de cinq mois de prison avec sursis et d’une interdiction de paraître à Paris pendant un an. À l’énoncé du jugement, elle s’assoit et pleure, mi-soulagée, mi-inquiète pour son ami, qui reste debout dans le box en l’attente du sien. François écope de deux mois de prison ferme, et six de sursis. Il dormira en prison ce soir.
Comme eux, ce 17 octobre, jour de manifestation nationale, avec 800 000 personnes dans les rues, selon les organisations de jeunesse, plus de 2000 personnes ont été interpellées, sur tout le territoire, dont 855 à Paris donnant lieu à 557 gardes à vue dans les commissariats de la capitale. Les comparutions immédiates font suite à ces gardes à vue parfois traumatisantes pour ces jeunes majeurs au casier, la plupart du temps, vierge, comme Mathilde et François. « Je sors du commissariat du 7e arrondissement où j’ai assisté plusieurs jeunes qui ont été placés en garde à vue, raconte ainsi l’avocate Laura Menge sur Instagram, le 19 octobre. Quand on entre dans ce commissariat, dans le hall d’entrée, des jeunes sont par terre, allongés au sol, menottés aux bancs. »
« On réprime un mouvement légitime »
« Conformément aux instructions que j’ai données aux parquets (dont je salue la grande mobilisation), de premières détentions provisoires ont été ordonnées par les magistrats », salue Gérald Darmanin surX, piétinant au passage l’indépendance de la magistrature. Au tribunal, ce 19 octobre, il n’y aura aucune exception : tous les prévenus demandant un renvoi d’audience sont envoyés en détention provisoire.
Qu’impliquent ces détentions provisoires pour la vie des gens ? Au tribunal, S., R. et B. ont demandé le renvoi de leur audience : ils seront jugés en décembre, pour avoir donné un coup de pied à une moto des forces de l’ordre. L’un est cogérant d’un restaurant à Montreuil (Seine-Saint-Denis). Les tempes grisonnantes, il porte un t-shirt jaune fluo et hoche poliment la tête quand la magistrate parle. Face au procureur, qui mentionne un risque de fuite et réclame sa détention provisoire, il défend que c’est impossible, avec son restaurant à gérer.
Le deuxième enseigne à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). De nationalité espagnole, né à Barcelone, il répond au procureur – qui utilise cet argument contre lui – qu’il n’a aucune raison de fuir vers l’Espagne : sa vie personnelle est ici, en France, depuis ses 18 ans. Et sa vie professionnelle, surtout : « J’ai enseigné à Sciences Po puis à l’Inalco sans lâcher un seul jour mes élèves. » Vêtu d’un sweat Adidas vert, le trentenaire élancé, brun, à la barbe de trois jours, conserve un regard indigné, la tête penchée sur le côté.
Le troisième du groupe, cheveux longs et noirs rangés derrière les oreilles, visage pâle et émacié, l’air inquiet, voit étaler devant la salle comble les détails sur son état de santé mentale : la juge mentionne des « dépressions », une « anxiété sociale », des « pensées suicidaires ». Gestion d’un restaurant, cours à assurer, fragilité psychologique : tous ces arguments sont balayés et, malgré leurs situations respectives, les trois trentenaires sont envoyés en prison, avec mandat de dépôt, en attendant décembre.
L’avocat mettait pourtant en avant un dossier presque vide : pas de vidéosurveillance, pas de caméra-piéton qui les incrimine. « Les prochains jours vont être compliqués pour tout le monde, avec quantité de procédures complètement bâclées, parce qu’on répond à une situation d’urgence en réprimant un mouvement légitime », s’indigne leur avocat.
« Sa place n’est pas dans une maison d’arrêt mais sur les bancs de l’école »
Ces consignes de fermeté surchargent les parquets et les magistrats à qui les affaires sont ensuite attribuées. Lorsque Youssef se présente dans le box des accusés, il est bientôt 20 heures : la juge ne lui laisse pas le temps de parler avant d’annoncer que l’audience sera automatiquement renvoyée. Et pour cause : les magistrats n’ont pas eu le temps de lire le dossier, qui leur est parvenu au milieu d’une journée où les affaires s’enchaînent.

« Le renvoi, ce n’est pas ce que nous souhaitions. L’huissier nous avait affirmé tout à l’heure que le dossier serait jugé sur le fond ce soir. Ce cas de figure relève de l’exceptionnel. C’est le signe d’une surcharge des parquets », déplore Farouk Er-Razki, l’avocat de Youssef, auprès de Basta!.
Youssef est un jeune homme de 20 ans, arrivé de Tunisie l’an dernier pour poursuivre ses études. Il prépare un BTS dans le bâtiment à Paris, ses bulletins scolaires sont excellents. Il travaille aussi la nuit comme livreur dans une grande entreprise de logistique. « J’aurais dû être au travail d’ailleurs, ce soir », s’attriste le jeune homme, qui s’emploie à devenir financièrement indépendant de ses parents, qui l’aident depuis la Tunisie. « Plus tard, je voudrais travailler comme ingénieur en gestion technique du bâtiment », souligne-t-il devant la juge, visage poupin, maillot bleu de l’équipe de foot tunisienne, l’air sage et impressionné.
S’il est venu manifester le 17 octobre, c’est en soutien aux lycéens, lui qui l’était il y a peu. Notamment pour la fin de Parcoursup : « Moi-même, j’ai été un déçu de Parcoursup : je n’ai pas eu les vœux que je souhaitais, j’ai dû changer de parcours d’études. » Il est aujourd’hui accusé de jets de projectiles sur les forces de l’ordre. « Je reconnais les faits et je m’en excuse. Ce n’était pas mon intention de blesser ou casser, je voulais juste manifester pacifiquement. » Son casier est vierge, sa vie équilibrée, sa scolarité exemplaire, reconnaissent les magistrats.
L’avocat plaide un geste d’emportement. Aucun message décrivant une intention préméditée n’a été retrouvé dans son téléphone, examiné par les enquêteurs. « C’est un garçon non violent, venu seul, happé par une foule, et qui regrette, résume Farouk Er-Razki. Sa place n’est pas dans une maison d’arrêt, mais sur les bancs de l’école. »
« Vous croyez que ça va changer quelque chose ? »
Son titre de séjour expire dans deux jours : Youssef est en attente du renouvellement de la préfecture. Pour toutes ces raisons (scolaires, professionnelles et administratives) et pour ne pas briser le parcours construit avec assiduité depuis deux ans par le jeune homme en France, son avocat demande la remise en liberté jusqu’à l’audience, fin novembre. Quand Farouk Er-Razki évoque les pleurs de Youssef en garde à vue, dans le box des prévenus, le jeune homme plonge la tête dans ses mains et pleure à nouveau.
Comme un écho, loin de Youssef, sur le banc de l’autre côté de la salle, sa cousine essuie des larmes. Son cousin, J., venu également en soutien, la regarde d’un air désolé. « Quand je vois ici les membres de ma famille qui ont toujours été là pour m’aider, j’ai l’impression de les décevoir et de tout gâcher », lâche Youssef.
J., qui a longtemps hébergé Youssef, a les yeux qui brillent dans l’attente du délibéré. « Je ne suis pas étonné de la réquisition du procureur. Tout ça, juste pour une bêtise... Regardons le monde, comment il tourne : cela nous indique dans quelle direction va la France », lâche-t-il, un sourire amer.
La juge prononce la détention provisoire avec mandat de dépôt pour Youssef alors même que les magistrats n’ont pas pris le temps de lire le dossier. Des exclamations se font entendre dans la salle, y compris sur les bancs de la presse. La cousine de Youssef replonge le visage dans ses mains. Un homme âgé se lève. Ce citoyen venu observer les procès implose : « Oh, mais merde ! Vous croyez que ça va changer quelque chose ce que vous faites ? » crie-t-il à la juge, avant d’être sorti de la salle, sous escorte policière.
