Des bergers sans terre viennent à la rescousse du pastoralisme en Dordogne

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Dans la vallée de la Vézère, en Dordogne, des propriétaires privés et publics mettent leurs terres à disposition d’éleveurs ovins et de bergers sans terre. Le but : maintenir le pastoralisme, qui participe à la protection de la nature et des paysages.

par Nicolas Beublet

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Christelle a beau compter et recompter ses brebis, une vingtaine manquent à l’appel. « Elles sont coincées, je vais les chercher. Allez les filles ! Vous êtes un peu perdues là », dicte l’éleveuse d’une voix ferme, en partant à leur recherche dans le roncier. Deux minutes plus tard, 20 brebis sortent d’un bosquet en file indienne, clôturée par Christelle.

En ce début d’après-midi, l’éleveuse de 54 ans fait sa « tournée » : elle inspecte une parcelle de pâturage délimitée au cœur d’un vallon boisé, parsemé de quelques clairières. Le terrain appartient à un retraité « qui ne fait plus les foins ». 50 brebis broutent ici depuis trois jours. Le filet électrique est toujours en place. Tout est en ordre. La vérification est primordiale : les brebis sont toute l’année dehors, nuit et jour.

Christelle et son mari Stéphane sont bergers sans terre à Condat-sur-Vézère, en Dordogne. Le couple a 400 brebis et cinq chiens de protection, répartis en trois troupeaux de part et d’autre de la vallée, et qui pâturent chaque année 400 hectares. Mais Christelle et Stéphane n’ont ni bergerie ni lopin de terre dont ils seraient propriétaires ou locataires.

Les sous-bois, anciennes parcelles de vignes, prairies ou truffières que leurs brebis pâturent, sont mis à disposition par des propriétaires, privés ou publics, principalement par l’intermédiaire de l’association foncière pastorale Le Randal. Cette structure met en relation une centaine de propriétaires de terres et deux couples de bergers, qui font ainsi pâturer leurs bêtes gratuitement.

Des brebis rustiques

Ce système a été rendu possible grâce à une initiative de la chambre d’agriculture de Dordogne. Dès 2011, celle-ci a mené des études pour recenser les parcelles agricoles en déprise – qui se dégradent faute d’activité sur leur sol – et les agriculteurs qui allaient partir en retraite sans reprise de leur exploitation.

« Notre département s’enfriche : le taux de boisement est passé de 20 à 47 % en un siècle. Par endroit, des communes dépassent même les 70 % de forêt. C’est le résultat, notamment, d’une baisse de l’élevage : le nombre de brebis sur le département a été divisé par dix en cent ans, détaille Bernadette Boisvert, chargée de mission en développement local et pastoralisme à la chambre d’agriculture. Cette continuité forestière fait diminuer le nombre de parcelles agricoles, obstrue les paysages et le patrimoine bâti – ce qui dessert le tourisme –, et nous rend plus fragiles face aux feux de forêt. »

Face à ce phénomène, une solution est de relancer l’élevage ovin localement. En 2013, le classement par les autorités du sud du département de la Dordogne en zone pastorale a permis de créer les premières associations foncières pastorales, comme celle de Condat-sur-Vézère.

Par endroit, dans les parcelles pâturées par les brebis de Christelle et Stéphane, la densité du sous-bois empêche de progresser. « On n’a pas les plus belles terres. Ce sont souvent des parcelles abandonnées depuis les ravages du puceron phylloxéra à la fin du 19e siècle. Sans entretien, des ronces et des arbres ont pris la place », poursuit l’éleveuse de 54 ans.

Par choix, ils élèvent des brebis rustiques qui « se nourrissent de pas grand-chose » : des landaises et des xaxi ardia, une race basque. « Dans trois ou quatre jours, quand elles auront bien nettoyé, on les descendra sur un autre hectare vers le fond de la parcelle » détaille l’éleveuse, à la recherche de l’herbe la plus fraîche pour nourrir ses bêtes.

S’adapter au réchauffement climatique

Le soutien au pastoralisme ovin ne s’arrête pas aux questions de foncier. La chambre d’agriculture a également impulsé la création de l’association des Bergers itinérants du Périgord. Celle-ci permet à quinze éleveurs de la zone pastorale d’obtenir du matériel pris en charge à 65 % par des subventions européennes, au titre de la lutte contre la déprise agricole. Ainsi, pour la première fois, la tonte des 400 brebis de Christelle et Stéphane s’est faite avec l’aide d’un couloir de contention acheté par l’association, pour simplifier leur tâche. « C’était un bonheur », commente Christelle.

Il peut également s’agir de filets électriques, d’abreuvoirs, de conduites d’eau… « L’idée est d’entraîner un maximum d’éleveurs vers ces démarches pastoralistes, en complément de ce qu’ils font déjà », décrit Bernadette Boisvert, convaincue que « la valorisation de sous-bois ou de terres en friche, en complément des surfaces fourragères habituelles, peut permettre aux élevages de mieux résister aux sécheresses et au réchauffement climatique ».

Une femme et une homme discutent, debout devant un bâtiment agricole.
Thierry et Christelle, tous les deux bergers. Thierry fait pâturer son troupeau de 150 brebis sur 40 hectares de prairie et 50 hectares de bois de sa ferme.
©Nicolas Beublet

Par son action, l’association des Bergers itinérants du Périgord met en relation des éleveurs aux modèles différents : avec ou sans bergerie ; en élevage conventionnel ou bio ; avec production de fourrage ou pas : des brebis toute l’année dehors ou selon les saisons. Mais toutes et tous pâturent au moins en partie des zones en déprise agricole, ce qui leur permet de se rencontrer et d’échanger sur leurs pratiques.

Kévin par exemple, 41 ans, élève des brebis de races plus répandues, comme la blanche du Massif central ou la charolaise. Ses agneaux grandissent exclusivement en bergerie avant d’être vendus en « Label rouge », tandis que ses brebis pâturent dehors « le plus longtemps possible », la moitié du temps sur des parcelles de noyers ou des truffières prêtées par ses voisins, l’autre moitié sur des prairies de la ferme.

Jongler avec les difficultés économiques

Il y a quelques semaines encore, le quadragénaire menait une vie de double actif. Il élevait 130 brebis avec son père, tout en étant employé aux papeteries de Condat, d’où il a été licencié le mois dernier, comme ses 200 collègues. Aujourd’hui, il souhaite faire de l’élevage son activité principale, en « montant à 500 brebis ».

L’existence de l’association le rassure pour se lancer. Sans ce réseau, il n’aurait « sans doute pas déjà acheté 120 brebis à Jean-Marc », un autre éleveur implanté à plusieurs dizaines de kilomètres. Et sans les subventions obtenues par l’association, il n’aurait « pas non plus acheté une grosse tonne à eau de 4000 litres ».

Les actions menées dans le sud du département ont permis, entre 2015 et 2024, cinq installations directes d’éleveurs qui n’ont pas repris une exploitation familiale. Christelle, par exemple, est une ancienne commerciale chez un grossiste de perles. Elle n’a pas hérité d’une exploitation familiale pour démarrer. Le modèle 100 % pastoral choisi avec son époux a nécessité un investissement de départ de 40 000 euros, la moitié pour l’achat des brebis, le reste pour le matériel.

Le contexte économique reste difficile. Pour tendre vers du pastoralisme dans des sous-bois ou des parcelles en friche, les races rustiques sont plus adaptées. Mais « leurs agneaux sont moins gros et n’entrent pas dans les standards des circuits de commercialisation. Ça suppose de faire de la vente directe alors que le marché n’est pas suffisant localement pour tout valoriser de cette manière », analyse Bernadette Boisvert.

Le foncier agricole difficile à acquérir

L’élevage de Christelle et Stéphane a, par exemple, généré 9000 euros de vente directe en 2025. La plus grande part de leurs revenus, 30 000 euros pour l’année dernière, vient en réalité des aides européennes de la politique agricole commune (PAC), entre autres, grâce à une indemnité compensatrice allouée car les terres que leur brebis pâturent sont des « zones pauvres ».

Des brebis dans une prairie.
Les brebis de Christelle broutent dans des sous-bois, sur d’anciennes parcelles de vignes, dans des prairies ou des truffières mises à disposition par des propriétaires, privés ou publics, par l’intermédiaire d’une association foncière pastorale.
©Nicolas Beublet

Les exploitations qui possèdent une bergerie et plusieurs hectares de prairie en propre sont mieux armées face au marché, pointe Bernadette Boisvert. Mais la difficulté d’accès au foncier agricole représente une barrière importante. Les prix augmentent, notamment du fait de l’attractivité du département pour les retraités ou les ménages en quête d’un lieu de villégiature.

Tourisme et pastoralisme ne sont toutefois pas forcément en opposition. Thierry, ancien salarié de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), puis vigneron, avait d’abord pris des brebis sur son exploitation pour entretenir ses rangs de vignes. Aujourd’hui, il a arrêté la vigne et fait pâturer son troupeau de 150 brebis sur les 40 hectares de prairies et 50 hectares de bois de sa ferme.

Il aimerait augmenter son cheptel. Les brebis, « c’est les meilleures alliées quand on a du terrain à entretenir », assure l’éleveur, qui juge ces modèles agricoles complémentaires de l’activité touristique. « Le tourisme, c’est 50 % de l’activité économique de la Dordogne. Et il dépend grandement du fait de maintenir les paysages ouverts », appuie Thierry.

À bord de son pick-up, Christelle tient à montrer le travail réalisé par ses brebis. Elle nous conduit vers une forêt, sur un plateau de la vallée. Le chemin serpente entre les truffières et les parcelles de noyers. Puis, la piste devient forestière. Une démarcation nette de la végétation se dévoile, sur la droite du chemin : d’un côté, le sous-bois est dense ; de l’autre, ne subsistent qu’un tapis d’herbe, des branches nues, et les arbres. « On voit où était posée la clôture, montre l’éleveuse. Car tout ce qui est à un mètre de hauteur, les brebis le mangent. »