L’archéologie « préventive » française en grande difficulté malgré son apport au patrimoine historique

Rapports de forceLuttes sociales

Contrats précaires, baisse des budgets, législation défavorable, pressions sur les délais… Des collectifs d’archéologues alertent sur la crise que connaît leur métier, malgré son importance pour notre patrimoine et notre histoire.

par Maïa Courtois

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En résumé :
  • L’archéologie dite préventive a permis de nombreuses découvertes, comme un campement de chasseurs-cueilleurs vieux de 12 000 ans sur le chantier du Grand Paris Express ou la tombe d’un prince celte à Lavau (Aube).
  • Ce système d’archéologie préventive en France « est reconnu comme le meilleur au niveau mondial ».
  • Pourtant, ces fouilles archéologiques sont désormais menacées par de nouvelles dérogations qui exonèrent les chantiers considérés comme des « projets d’intérêt national majeurs ».
  • Mais aussi par la baisse des moyens dédiés à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), l’organisme public dépendant du ministère de la Culture qui réalise les diagnostics et les fouilles éventuelles.
  • Les effectifs des archéologues ne cessent de baisser, leur rémunération reste faible (autour du Smic pendant les dix premières années) et leurs contrats sont souvent en CDD, à la mission.
  • Face à cette situation, des collectifs et mouvements émergent pour défendre l’archéologie préventive et inverser le cours des choses.

Sacrifier notre patrimoine au nom des industriels de la défense ? Le 13 juillet, veille de fête nationale, les parlementaires ont donné leur feu vert à la loi de programmation militaire 2024-2030. Or, celle-ci porte une nouvelle atteinte au secteur de l’archéologie. L’article 21 crée un « état d’alerte de sécurité nationale » : les projets industriels répondant à un « intérêt public majeur de défense nationale » peuvent déroger aux règles habituelles des fouilles archéologiques préventives (et d’évaluation environnementale).

Dans le même temps, le gouvernement a présenté en juillet une nouvelle salve de réductions budgétaires de 38 millions d’euros supplémentaires pour le ministère de la Culture. Le programme « Patrimoines » se verra amputé de 7 millions d’euros. On ne sait pas encore si la ligne budgétaire « patrimoine archéologique » sera touchée, mais ce contexte inquiète. Plusieurs archéologues interrogés par Basta! alertent aujourd’hui sur une nouvelle « crise » du secteur.

La France compte près de 4000 archéologues professionnels. Or, ces derniers subissent une précarisation grandissante avec des contrats courts, souvent à la mission, un salaire qui stagne (1500 à 1800 euros net en début de carrière), des coupes budgétaires qui réduisent les équipes et des lois de moins en moins protectrices.

Du paléolithique à la Rome antique : la fin de précieuses découvertes ?

« Notre système est reconnu comme le meilleur au niveau mondial en termes d’archéologie préventive », rappelle Maria Lorenzo Martinez, ingénieure d’études à la direction régionale des affaires culturelles (Drac) et au service régional de l’archéologie de Dijon. Mais « nos missions principales sont en danger, du fait de la réduction des moyens », introduit-elle.

L’archéologie préventive constitue la première étape de la protection de notre patrimoine. Elle désigne la phase de fouilles préalable à des projets de construction, sur des sites où la présence de vestiges est probable. L’archéologie préventive, financée par l’État, est ainsi à l’origine de précieuses découvertes dans les territoires. Pour n’en citer que quelques-unes très récentes : un campement de chasseurs-cueilleurs vieux de 12 000 ans sur le chantier du Grand Paris Express à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) ; une villa romaine et un cimetière médiéval au centre du village d’Albon dans la Drôme ; des traces d’occupation antique sur la base navale de Toulon ; ou encore, il y a dix ans, la découverte d’une nécropole princière celte à Lavau (Aube).

Malgré son importance pour notre patrimoine et la reconnaissance de ce savoir-faire, l’archéologie préventive est de plus en plus fragilisée par les législateurs. Dans la nouvelle loi de programmation militaire, elle « n’est pas supprimée », mais seulement limitée « pour permettre d’effectuer des aménagements, qui ne sont que des aménagements provisoires », a tenté de faire valoir le rapporteur de la loi, Yannick Chenevard (Ensemble). La loi instaure en effet un délai de deux mois, au terme duquel les opérations sont présumées terminées, donc le lancement du chantier engagé. « Une fois que des aménagements ont été faits, on ne pourra plus faire de fouilles derrière », avait rétorqué Bastien Lachaud (LFI), dont le groupe a déposé un amendement – rejeté – pour tenter de revenir sur ce fameux article.

Un sujet « encore peu visible dans le débat public »

Cet article est une nouvelle conséquence concrète de la notion de « projet d’intérêt national majeur », introduite discrètement dans la législation française par la loi « industrie verte » fin 2023 puis élargie, fin mai 2026, par la loi dite « simplification », que Basta! avait décryptée. Cette notion ouvre la porte à de nombreuses dérogations, sur simple décret, pour accélérer des chantiers pourtant à fort impact environnemental.

« Nous refusons que l’archéologie préventive soit réduite à une contrainte administrative ; que la logique militaire serve à contourner le droit commun du patrimoine ; que les personnels de l’archéologie subissent des délais intenables et une dégradation supplémentaire de leurs conditions de travail », dénonce le Collectif de lutte des archéologues nantaises (Clan). Ce collectif, né il y a plusieurs années, alerte sur un sujet « encore peu visible dans le débat public, alors qu’il pourrait créer un précédent dangereux ».

C’est justement autour de cette loi dite « simplification » qu’une mobilisation inédite des archéologues, dont le Clan, avait émergé en juin 2025. Inédite, parce qu’elle a rassemblé des syndicats et des collectifs plus récents, comme le Clan ou le Gael (Groupe archéo en lutte). Une manifestation a eu lieu à Paris, avec une délégation reçue au ministère. Le secteur n’avait pas connu une telle mobilisation depuis une dizaine d’années.

Les archéologues unis dans la mobilisation depuis un an

Cet été-là « a soudé toute la population archéologue : opérateurs publics, privés, services régionaux d’archéologie, étudiants… Ce qui n’était pas trop le cas avant. On s’est tous rendu compte qu’on était dans le même bateau et que notre discipline archéologique était en danger », retrace Isaac, jeune archéologue qui travaille depuis deux ans pour une collectivité dans le centre de la France.

Le projet de loi élargissait alors fortement le spectre des projets qualifiables « d’intérêt national majeur », en les exemptant d’étude d’impact sur le patrimoine archéologique. La mobilisation s’était soldée par une victoire, puisque l’article en question avait été retiré du texte final. Reste la question des moyens : l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), l’opérateur public des diagnostics et des fouilles archéologiques, subit « un plan social à bas bruit », dénonce Séverine Hurard, secrétaire générale de la SGPA-CGT (Syndicat général des personnels du service public de l’archéologie) pour l’Inrap Île-de-France.

Manifestation d'archéologues dans les Pays-de-la-Loire en juin 2026
Manifestation d’archéologues dans les Pays de la Loire en juin 2026, à l’occasion des Journées du patrimoine.
CLAN (collectif de lutte des archéologues nantais-es)

97 CDD perdus rien qu’en 2025 à l’Inrap

Cette docteure en archéologie, spécialiste des périodes médiévales à contemporaines et ingénieure chargée de recherche à l’Inrap, tire la sonnette d’alarme sur la baisse du plafond d’emplois au sein de cet organisme qui embauche presque la moitié des archéologues français. Pour bien comprendre : c’est le préfet de région – par délégation le service régional de l’archéologie (SRA) – qui prescrit des diagnostics. Le diagnostic est l’étape de vérification d’un terrain pour déterminer s’il recèle ou non des traces d’anciennes occupations humaines et doit être réalisé par un opérateur public (pour l’instant), l’Inrap en l’occurrence.

Lorsque le rapport rendu par l’Inrap aux autorités régionales dévoile que le terrain présente un intérêt archéologique, alors, celles-ci peuvent ordonner une prescription de fouilles. Là encore, l’Inrap peut envoyer ses équipes, notamment pour des chantiers importants (comme la base navale de Toulon, par exemple). Mais l’organisme public est, sur ce champ des fouilles effectives, mis en concurrence avec des opérateurs privés, comme Éveha, le principal bureau d’études archéologiques privé en France.

L’Inrap comptait 2200 salariés en 2025. « On perd en moyenne dix ETP [équivalents temps plein, ndlr] en CDI par an. Ces dernières années, ils profitent des départs en retraite pour ne pas les remplacer. Il y a aussi les licenciements pour inaptitude : là, on en est à sept en six mois », raconte la déléguée syndicale. Idem du côté des CDD : « On a perdu 97 ETP sur la seule année 2025. Quand ça se passe dans une entreprise comme SEB, on appelle ça un plan social. »

En plus du non-remplacement des départs en retraite et des restrictions sur les embauches, l’Inrap réduit ses moyens humains par chantier. En archéologie, on calcule les moyens nécessaires en « jour-homme ». En deux ans, on est passé de 82 000 jours-hommes débloqués par an à 70 000. Lors de la présentation, en juillet, du budget gouvernemental rectificatif 2026 aux administrateurs de l’Inrap, « il a été confirmé que ce plancher des 70 000 jours-hommes de diagnostics est devenu le nouveau plafond », regrette la CGT. Contactés par Basta!, ni l’Inrap ni le ministère de la Culture qui le chapeaute n’ont, pour l’heure, répondu à nos questions sur ces restrictions de moyens.

Des diagnostics divisés par deux

Le ministère de la Culture a cependant fourni ses dernières données chiffrées sur l’archéologie préventive fin juin. En 2020, plus de 3300 terrains faisaient l’objet d’un diagnostic, exigé par les préfets de région afin de déterminer l’intérêt ou non d’y mener des fouilles. Cela représentait quasiment 9 % des dossiers reçus. En 2025, ce nombre a chuté à 2600 terrains. À peine 5 % des dossiers reçus qui, eux, ont augmenté.

C’est là le résultat d’une « vision très comptable de l’archéologie », critique Fabien Lesguer, docteur en archéologie, ingénieur de recherches à Paris I et au CNRS, engagé à la CNT et au Clan. « Les autorités font de la gestion des stocks, là où il s’agit de bien commun, de découverte historique, de potentiel, s’attriste-t-il. On a des services régionaux qui suppriment des emplois alors que le nombre de dossiers à traiter augmente. Des aménageurs font constamment pression pour que des sites sortent des prescriptions et, par endroits, des préfets émettent des circulaires limitant les prescriptions. Et, de toute façon, il n’y a plus assez d’archéologues à l’Inrap pour réaliser les diagnostics. »

Certaines régions sont plus touchées que d’autres, en fonction des choix politiques budgétaires. Les Pays de la Loire, par exemple, se maintenaient au-dessus de la moyenne nationale, avec 13 % de diagnostics en 2020, mais la chute a été drastique : moins de 4 % en 2025. La présidente de région Christelle Morançais (LR) a considérablement réduit le budget de la culture.

Les archéologues se tournent vers les collectivités locales pour tenter de pallier le désengagement de l’État. Mais elles-mêmes subissent la cure d’austérité. « Dans mon association d’archéologues, on a dû licencier une personne qui était en poste depuis 20 ans, parce que le budget de la Drac a diminué, tout comme celui des collectivités locales qui nous appuyaient. Notre association est désormais en déficit, alors qu’elle était active depuis les années 1970 », raconte Fabien Lesguer.

Génération précaire mobilisée

La nouvelle génération d’archéologues doit se battre contre des contrats précaires et le manque de débouchés. Tous les archéologues interrogés décrivent à Basta! 10 à 15 ans de contrats précaires avant d’espérer obtenir, peut-être, un CDI. Y compris dans le privé. « On a une profession qui vit sur la précarité d’une partie de ses effectifs. On a besoin de beaucoup de monde pendant les fouilles mais ensuite les structures, qu’elles soient publiques ou privées, n’ont pas les moyens de les garder à l’année. Chez certains opérateurs privés, dans les grosses périodes d’activité, le nombre de contrats précaires peut représenter plus de la moitié des ETP », décrit Quentin Rochet, archéologue médiéviste, responsable d’opérations pour la société privée Archeodunum à Lyon.

Dans le public, alors que l’Inrap est le premier recruteur en France, la moyenne d’âge s’élève désormais à 54 ans. Les postes ne sont pas remplacés, ou pas de manière pérenne. Ce qui pose un vrai problème de perte de savoir-faire. « Puisqu’on est constamment au chômage, on n’est pas sur le terrain en train d’apprendre et de se former. On va avoir un gros problème de transmission des connaissances entre les anciennes et les nouvelles générations », alerte Raphaël, qui a terminé ses études il y a un peu moins de deux ans. Faute de trouver du travail en France, lui et d’autres camarades de promotion sont allés en chercher en Allemagne, où les conditions sont loin d’être meilleures.

Quand le privé s’engouffre dans les failles du système

D’autres quittent l’archéologie, par lassitude. Même si certains y reviennent, comme Maria Lorenzo Martinez, qui vient d’être titularisée à Dijon, après 15 ans de précarité, dont deux passées à envisager une reconversion. « On peut tous témoigner de ces parcours très, très précaires qui durent plus d’une décennie. Alors que notre système est reconnu comme le meilleur au monde, voilà le modèle de vie d’un archéologue aujourd’hui en France. »

Le privé s’engouffre dans cette « crise » du secteur, encouragé à produire des réponses de plus en plus agressives aux appels d’offres des chantiers de fouilles. « C’est une guerre commerciale qui se met en œuvre », soupire Sebastien*, anciennement à l’Inrap et aujourd’hui en recherche d’emploi. Une guerre qui se joue aussi devant les tribunaux : Éveha, le principal opérateur privé, a porté plainte contre l’Inrap auprès de la justice française et a saisi la Commission européenne. L’entreprise tente de casser le monopole public sur la phase de diagnostic, afin de l’ouvrir à la concurrence privée, comme c’est déjà le cas pour la phase des fouilles.

Les inspections générales des finances et des affaires culturelles ont réalisé un audit de l’Inrap en début d’année. Alors qu’il devait se clôturer en mars, leurs conclusions n’ont pas été rendues publiques. Ce qui renforce l’inquiétude des archéologues.

*Prénom modifié