Billets hors de prix, supporters discriminés : le Mondial 2026 sous la coupe de Trump

Grand format

La Coupe du monde masculine de foot s’ouvre ce 11 juin. Accaparé par les États-Unis de Trump, l’événement promet d’exclure les classes populaires, de discriminer les supporters des pays du Sud et fait peser le risque de rafles de la police de l’immigration.

par Barnabé Binctin, Florian Lefèvre

, modifié Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

Par où commencer ? Les tarifs de la billetterie qui excluent les classes laborieuses ; les milliers de kilomètres à parcourir d’un stade à l’autre ; les restrictions, voire les interdictions, de visas pour les voyageurs des pays du Sud ; la politique raciste et LBGTphobe des États-Unis ; la police de l’immigration (ICE) qui promet d’être « là, tous les jours »...

Bienvenue à la Coupe du monde masculine de football 2026 (du 11 juin au 19 juillet). Un événement co-organisé en Amérique du Nord, du moins officiellement, car les États-Unis s’accaparent les trois-quarts des rencontres, laissant les miettes au Mexique et au Canada.

Le président de la Fédération internationale de football association (Fifa), Gianni Infantino, avait promis « le plus grand spectacle et le plus inclusif de la planète ». Mais quel crédit donner à celui qui avait décerné un « prix de la paix » à Donald Trump, lors de la cérémonie du tirage au sort du tournoi ? En réalité, il fallait entendre tout le contraire.

Au moins 2790 dollars le billet pour la finale

En 1994, la première édition du Mondial organisé aux États-Unis avait constitué un record d’affluence cumulée et donc une juteuse opération pour la Fifa. Hors match d’ouverture, les tickets d’entrée pour une rencontre du premier tour coûtaient 25 ou 30 dollars et jusqu’à 65 ou 75 dollars pour les sésames les plus chers. C’était encore relativement accessible (de 50 à 150 euros constants).

Trois décennies plus tard, les tarifs ont explosé. « C’est la Coupe du monde la plus lucrative et mercantile de l’histoire », résume Jean-Baptiste Guégan, enseignant en géopolitique du sport. En 2026, la grande majorité des billets ont été mis en vente à plusieurs centaines de dollars l’unité. Une folie ? Pas du point de vue cynique de la Fifa, en comparaison aux tarifs de la NBA, la ligue de basket nord-américaine (à plus de 3000 dollars la place).

Pour obtenir un sésame de la finale du Mondial, le 19 juillet, près de New York, il faut débourser au moins 2 790 dollars, quand les meilleures places s’élèvent à 6 370 dollars l’unité (environ 5 475 euros).

« Aux États-Unis, il y a une culture du prix dynamique – il n’est pas fixe mais lié à la demande – et dans ce cadre-là, il n’y a pas de plafond », observe froidement Jean-Baptiste Guégan. Pire : à Boston, rien que la navette entre la ville et le stade coûtera 95 dollars (environ 82 euros).

Oubliées, les promesses de places bon marché

Oubliée, la promesse du dossier de candidature de prix plancher à 21 dollars. Envolées, les places bon marché pour les supporters en situation de handicap. Terminé, le quota de places moins chères destinées aux populations locales. « On s’attendait à une augmentation de 15 à 20 % par rapport à la Coupe du monde au Qatar, comme c’est le cas à chaque édition depuis trois décennies, mais pas à ça. Tout le monde a été pris par surprise », témoigne Ronan Evain, directeur de Football Supporters Europe (FSE).

Comparaison entre les prix des billets (en dollars) de la Coupe du monde masculine de football aux États-Unis en 2026 et au Qatar en 2022. Une place pour assister à un match aux États-Unis coûte dix fois plus cher qu’en 2022 au Qatar...
©Dialectik Football

En décembre dernier, cette fédération de groupes de fans a mené une campagne pour le gel du prix des places destinées aux fidèles des équipes qualifiées. « Il y avait des tickets en vente à 60 dollars, mais dans une quantité infime, quasiment inexistante », explique Ronan Evain. Le bruit sur les réseaux sociaux et la couverture médiatique de cette campagne ont poussé la Fifa à mettre en vente un peu plus de places à 60 dollars. Une mesure symbolique. Finalement, les billets à 60 dollars représentent moins de 4 % de la capacité des stades.

Six mois plus tard, « de nombreux pays européens, notamment les Anglais, n’ont pas vendu l’intégralité des places qui leur étaient allouées, remarque Ronan Evain. Et on est très privilégié par rapport au reste du monde. » Après plusieurs phases de vente sans aucune transparence, des milliers de places grand public restaient vacantes à J-15 du premier match des États-Unis face au Paraguay, comme l’a révélé The Athletic. Le triste résultat d’une politique tarifaire antisociale.

Combien des 6 à 7 millions de billets au total ont réellement trouvé preneur ? La Fifa n’a pas donné suite aux demandes d’interview de Basta! et n’a pas non plus répondu à cette question par écrit.

À Guadalajara, l’une des trois villes hôtes mexicaines, « cet événement n’a pas été rendu accessible aux gens comme nous. On l’a réservé aux élites », constate Frank, membre actif d’un groupe de supporters de l’Atlas, l’un des deux grands clubs de la ville.

Visas : supporters et arbitres discriminés

Outre la sélection économique, cette Coupe du monde sera aussi celle du filtrage des supporters à la frontière. Jusqu’à 15 000 dollars par personne : c’est le montant de la caution exigée par les États-Unis aux détenteurs de billets originaires de plusieurs pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique centrale. Une barrière insurmontable pour beaucoup… Encore plus discriminés, les Haïtiens, les Iraniens, les Ivoiriens et les Sénégalais subissent un « visa ban » qui leur interdit de se rendre aux États-Unis, sauf à disposer d’une double nationalité.

L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, parmi les meilleurs arbitres internationaux – il a reçu le titre de meilleur arbitre africain en 2025 –, s’est ainsi vu refuser l’entrée aux Etats-Unis, à son arrivée à l’aéroport de Miami le 6 juin. « À l’issue de l’inspection, le voyageur, un arbitre de la Coupe du monde, a été jugé inadmissible en raison de problèmes liés à la vérification de ses antécédents et s’est vu refuser l’entrée sur le territoire », a laconiquement déclaré la CBP, l’agence dépendant de la Sécurité intérieure des États-Unis, sans que la Fifa ne proteste.

Fouilles et longs interrogatoires

La star de l’équipe irakienne, l’attaquant Aymen Hussein, a eu droit à un interrogatoire de sept heures à son arrivée aux États-Unis. Le photographe professionnel de l’équipe irakienne a lui aussi été renvoyé par les autorités états-unienne après avoir eu droit à une fouille corporelle et un interrogatoire de « plus de 10 heures ». Et plus de 10 000 euros dépensés, mais une autorisation de voyage aux États-Unis (ESTA, pour Electronic System for Travel Authorization) refusée : c’est la douche froide pour des « douzaines » de supporters écossais qui ne pourront aller soutenir leur équipe dans le cadre du tournoi... « le plus inclusif de la planète », selon la Fifa.

Toutes ces barrières et discriminations s’ajoutent au coût du voyage, sachant que les rencontres se déroulent à l’échelle d’un continent, de Boston à Los Angeles, en passant par Seattle et Miami, dans un pays au coût de la vie élevé. Conséquences : le secteur hôtelier des États-Unis faisait grise mine début mai. « Près de 80 % des hôteliers des 11 villes hôtes indiquent que les réservations sont inférieures aux prévisions initiales, certains qualifiant même le tournoi de “non-événement” », informait Forbes, en citant une enquête de l’American Hotel & Lodging Association.

Après la Russie – un pays où sont discriminées les personnes LGBT –, puis le Qatar – où l’homosexualité est un délit pénal qui peut conduire en prison –, le grand rendez-vous du ballon rond va avoir lieu dans un pays où plus de la moitié des États n’interdisent pas la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre.

L’axe Fifa-Trump

Au début de l’année, quelques semaines après avoir reçu le prix de la paix de la Fifa, récompensant « les énormes efforts d’individus qui unissent les gens et apportent l’espoir aux générations futures » (sic), Donald Trump a lancé une guerre en Iran au mépris du droit international.

Depuis sa réélection, le locataire de la Maison Blanche mène aussi une violente politique anti-immigration. En juillet dernier, le pouvoir législatif états-unien a attribué des moyens records pour orchestrer la traque des personnes immigrées, en particulier les latinos et les afro-descendants.

« Peu importe qui remporta la Coupe du monde, c’est Donald Trump qui brandira le trophée », affirme Minky Worden, directrice des initiatives mondiales de Human Rights Watch (HRW). Elle ne parle pas seulement au sens figuré : « L’année dernière, il a littéralement soulevé le trophée de la Coupe du monde des clubs » – une compétition en guise de galop d’essai avant celle de cet été.

« La Coupe du monde des clubs a déjà fourni un excellent exemple des mesures de sûreté et de sécurité mises en place aux États-Unis, avec près de 2,5 millions de supporters qui ont assisté aux matchs dans une ambiance conviviale, inclusive et carnavalesque », ose le service communication de la Fifa. Pourtant, le 13 juillet 2025, un demandeur d’asile a été arrêté par la police devant ses enfants, puis remis aux agents de l’ICE, avant d’être déporté dans son pays d’origine. « Il se trouvait sur un parking, près du MetLife Stadium » et s’apprêtait à assister en famille à la finale de la Coupe du monde des clubs, comme l’a documenté Human Rights Watch.

Vers des rafles de supporters par l’ICE ?

Ainsi, la police de l’immigration (ICE) et la police aux frontières (CBP) traquent les gens jusque dans les maisons, les centres médicaux, les couloirs des tribunaux... et devant les stades de football. De janvier 2025 à mars 2026, « l’ICE a arrêté au moins 167 000 personnes dans et aux alentours des 11 villes américaines où se dérouleront les matchs, selon les données de l’ICE », répertoriées par HRW. Combien de personnes subiront le même sort en marge du Mondial 2026 ?

« Ça ne sera pas une Coupe du monde réussie si des types armés de fusils d’assaut demandent leur passeport à tout le monde », alerte Minky Worden. La porte-parole de l’ONG de défense des droits humains appelle à une « trêve de l’ICE » pendant la compétition.

La Fifa est-elle favorable à cette trêve ? « Les questions de sécurité nationale, y compris le déploiement des forces de l’ordre, relèvent de la responsabilité des gouvernements concernés », esquive le service communication de la Fifa.

La police de l’immigration, elle, a confirmé sa présence dans une vidéo officielle publiée sur les réseaux sociaux. Le ton se veut pédagogique et sécurisant : « L’ICE et le HSI [une autre agence fédérale, ndlr] seront sur le terrain tous les jours pour lutter contre les faux billets, la traite des êtres humains, le trafic de drogue et les contrefaçons. Ils travailleront main dans la main avec le CBP [la police aux frontières, ndlr] tout au long de l’événement. »

De possibles grèves et mouvements sociaux

Des millions de manifestants se sont rassemblés en juin 2025 contre Donald Trump lors du mouvement No Kings (« Pas de rois »). Des centaines de milliers sont encore descendus pour demander « justice » pour Renee Nicole Good et Alex Pretti, tous les deux abattus par des agents de l’ICE et de la CBP à Minneapolis, en janvier 2026.

Et si, jusqu’ici, la Coupe du monde n’a pas généré de mouvement de contestation massif, un syndicat californien organise la lutte sociale. Il représente 2000 employés du stade de Los Angeles, où doivent se dérouler huit rencontres du tournoi. Le syndicat Unite Here Local 11 prévoit ainsi un vote de grève : « Le syndicat a demandé à la Fifa de s’engager publiquement à ce qu’aucun agent de l’ICE ne soit autorisé à pénétrer sur les sites de la Coupe du monde pendant la durée de la compétition », a-t-il précisé.

En France, le député (La France insoumise) de Seine-Saint-Denis Éric Coquerel avait appelé au boycott des États-Unis et à recentrer l’événement au Canada et au Mexique. C’était au moment où Donald Trump menaçait de s’emparer du Groenland. Un appel peu suivi. « Je suis persuadé que, si Trump avait mis ses menaces à exécution, cette éventualité de boycott serait alors devenue évidente », estime aujourd’hui le député. « Alors vous me direz, il a bien déclenché depuis une guerre illégale en Iran, ce qui devrait suffire – et je le pense, personnellement –, mais, malheureusement, demander le boycott des États-Unis n’a pas le même effet que de demander le boycott du Qatar ou de la Russie. »

Les membres du Conseil de la Fifa, eux, se gardent bien de critiquer leur président, Gianni Infantino, publiquement. « Il y en a pourtant qui n’étaient pas à l’aise avec la politique tarifaire », remarque le président du syndicat de supporters, Ronan Evain. À l’exception de la présidence norvégienne, représentée par l’ancienne joueuse Lise Klaveness, les fédérations nationales membres de la Fifa ne remettent pas en cause le système qui les nourrit. Avec un pactole de presque 750 millions d’euros à se partager, elles seront les grandes bénéficiaires des superprofits du Mondial à la sauce Trump et Infantino.