Canicule : « Il va falloir demander des comptes à nos responsables politiques »

ÉcologieClimat

Les pics de chaleur extrême menacent nos organismes et sont la conséquence de l’inaction politique, dénonce l’épidémiologiste Kévin Jean. De véritables politiques climatiques pourraient aussi protéger notre santé. Entretien.

par Sophie Chapelle

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58 départements en vigilance rouge mercredi 24 juin. Le 23 juin a été la journée la plus chaude jamais enregistrée en France. La crise climatique se vit aussi dans nos corps. Le ministère de la Santé constate une nette hausse des appels au Samu et des passages aux urgences depuis le début de cette canicule. Les cabinets des pneumologues et des allergologues ne désemplissent pas, avec le cocktail explosif chaleur, ozone, pollens.

C’est le coût humain et sanitaire de l’inaction, que documente l’épidémiologiste Kévin Jean dans son livre À notre santé. La lutte contre le changement climatique n’est pas celle que vous croyez, publié en mars 2026 aux éditions Payot. Dans cet entretien, il détaille les bienfaits, y compris à court terme, que nous pouvons attendre d’une véritable action environnementale.

Basta! : La chaleur est suffocante, une partie des écoles sont contraintes de fermer, les hôpitaux sont sous tension... et vous écrivez dans votre livre qu’« on a énormément à gagner en termes de santé et de qualité de vie, ici et maintenant, si on enclenche une véritable bifurcation écologique ». Même si on fait des efforts, n’est-ce pas trop tard ?

Kévin Jean : Là, on est dans un contexte très spécifique, celui d’une vague de chaleur, et c’est sûr que les efforts maintenant ne vont pas faire disparaître les vagues de chaleur. En revanche, agir maintenant, et donc mettre en place tout ce qui permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre, permet d’éviter de subir des vagues de chaleur de plus en plus intenses, longues, fréquentes, année après année. C’est donc atténuer ce risque-là. Et cela permet d’agir sur notre santé au long cours, c’est-à-dire tout le reste de l’année, pas seulement pendant les pics de chaleur.

Portrait de Kévin Jean
Kévin Jean est épidémiologiste et enseignant-chercheur à l’École normale supérieure de Paris, où ses travaux portent sur les liens entre changement climatique et santé.
© Hamza Djenat

Le reste du temps, on subit quand même les effets de la pollution de l’air, de nos régimes alimentaires qui sont loin d’être parfaits, du manque d’activité physique... Ce sont des éléments sur lesquels on peut gagner, sur le court terme, par l’action climatique. L’une des vulnérabilités pendant les vagues de chaleur, c’est le fait d’être affecté par des pathologies chroniques : insuffisances rénales, cardiaques et respiratoires...

Ces maladies, on peut justement les prévenir par des niveaux suffisants d’activité physique, une baisse de la pollution de l’air, une meilleure qualité de l’alimentation, auxquels peuvent justement contribuer des politiques climatiques. Celles-ci, en améliorant le niveau de base de la santé des populations, vont aussi nous permettre de mieux faire face à ces vagues de chaleur.

J’ai reçu un témoignage au sujet d’une école où il fait 38°C dans les classes : leur seule option dans l’immédiat est de ventiler la nuit. Que proposer aux équipes enseignantes et aux communes, dans un contexte où le débat se cristallise sur la climatisation généralisée ?

La climatisation généralisée ne va pas tenir très longtemps si on ne met pas en plus des mesures de long cours. La climatisation est une mesure qui a sans doute sa place dans des politiques d’adaptation, mais on ne peut pas tout faire reposer sur elle. C’est un peu de courte vue.

Alors, qu’est-ce qu’on peut faire aujourd’hui et maintenant ? J’espère que ce sera quelque chose qui ressortira de cette deuxième vague de canicule : toutes les mesures de débrouille auraient pu marcher. Une des recommandations de l’école, pour ne pas faire reposer la ventilation seulement sur les équipes municipales ou sur les enseignants, c’est de compter aussi sur des collectifs locaux, de parents d’élèves : ils peuvent aider à se lever aux aurores ou la nuit pour ouvrir les fenêtres.

On a beaucoup de remontées de terrain à ce sujet. Parmi les mesures qui permettent d’isoler en urgence, il y a aussi la construction de volets low-tech (à partir de couvertures de survie), ce qui peut, là encore, reposer en partie sur les parents et sur la cohésion locale. La solidarité locale est un facteur de réussite pour la traversée des crises.

Dans les solutions structurelles alternatives figurent évidemment la rénovation thermique des bâtiments publics comme des logements individuels. Sauf que le fonds vert, supposé aider les collectivités à rénover le bâti scolaire, n’a cessé d’être réduit ces dernières années. Et que 300 millions d’euros du financement MaPrimeRénov’ ont été gelés ce mois-ci…

Surtout, le dernier coup de rabot sur le fonds vert est arrivé après la canicule de mai. Le plan d’adaptation des écoles, qui date de 2023, n’a jamais été mis en place. Ces manœuvres dilatoires mettent en danger les personnes, et parmi les plus vulnérables, les enfants. La responsabilité politique est énorme.

Paradoxalement, il y a ces appels à politiser cette canicule. J’ai l’impression que les canicules de 2022 ont montré qu’on sortait du temps de l’insouciance, en les traitant sous l’angle du réchauffement climatique, ce qui était une première. Maintenant, j’espère qu’on va comprendre qu’on ne peut pas se contenter de répondre à ces canicules sur le mode de la gestion de crise. Il va falloir qu’on continue à en parler en octobre, en novembre, quand les canicules seront passées – en espérant qu’on n’ait pas à faire face à de trop nombreux épisodes – et en demandant des comptes à nos responsables politiques.

En complément de la rénovation thermique, vous soulignez l’importance de l’aménagement urbain. Une des façons d’habiter autrement, dites-vous, c’est de faire plus de place à la végétation en ville. Pour quelles raisons ?

La première, c’est que ça permet de rafraîchir la ville. On le sait, c’est bien plus efficace que la clim pour se rafraîchir collectivement. Ça permet de réduire l’effet d’îlot de chaleur urbain, de faire baisser la température de plusieurs degrés sans rejeter de la chaleur ailleurs. Il faut se rappeler que c’est ce qui se passe avec la clim, notamment dans l’habitat collectif : quelque part, on renvoie sa chaleur chez les voisins.

Ce n’est pas le cas avec les espaces verts. Au-delà de l’effet rafraîchissant, il y a beaucoup de bénéfices de santé au fait d’habiter à proximité d’espaces verts – pour la santé mentale, mais pas seulement. On sait que les espaces verts encouragent l’activité physique, les liens sociaux. On peut envisager nos espaces urbains en laissant moins de place à la voiture individuelle, qui occupe jusqu’à près de la moitié de l’espace public dans certaines villes. Cet espace-là, on en a besoin rapidement pour végétaliser.

On nous dit toujours qu’on n’a pas de place pour planter des arbres, que le foncier coûte trop cher : mais on a là toute une partie de l’espace urbain (et d’ailleurs celui qui surchauffe le plus en période de canicule) qu’on pourrait réaffecter à la végétalisation. Ça répond aussi à des enjeux de biodiversité, qui est importante dans la façon de repenser nos manières de vivre et nos espaces urbains. Faire de la place en ville, cela passe également par le fait de réduire celle accordée à la voiture individuelle, en développant davantage les transports en commun et les transports actifs, bien moins gourmands en surface au sol.

De quelle manière des politiques publiques qui favorisent les transports actifs, c’est-à-dire le vélo et la marche, peuvent générer des bienfaits pour la santé ?

De trois façons au moins. Ça génère de l’activité physique, et on sait que près de la moitié de la population en Europe est en dessous des recommandations d’activité physique. Ça permet d’améliorer la qualité de l’air et de réduire les émissions de polluants liées à l’usage individuel du véhicule. Enfin, ça atténue les émissions sonores. Le bruit est le deuxième facteur de risque environnemental en Europe, et 60 % des émissions de bruit viennent des transports.

Là encore, transformer un système de mobilité, changer un peu les habitudes, et savoir aussi affronter certains lobbys, est une façon d’être gagnant sur de nombreux tableaux. Sachant que le vélo en contexte urbain est un mode de transport plus robuste, efficace et rapide que la voiture.

Ce n’est pas la voie qui semble privilégiée par l’État, puisque le plan vélo a aussi été raboté, de 250 à 31 millions d’euros cette année.

Ce sont des décisions budgétaires, encore une fois, de courte vue. On ne perçoit pas les transports actifs comme un investissement climatique, sanitaire, écologique. C’est la même chose pour MaPrimeRénov’. Les budgets sont votés annuellement, par secteur, sans lien.

On nous explique que les caisses de l’État sont vides, alors on rabote le fonds vert, MaPrimeRénov’, les plans vélo pour faire des économies budgétaires. Mais, dans le même temps, on ne va pas chercher l’argent chez les responsables de cette crise climatique qui engrangent des bénéfices et pètent des records ces derniers temps.

TotalEnergies fait cinq milliards de bénéfice sur le premier trimestre 2026 et n’est toujours pas taxé sur les superprofits. Il y a un moment où il va falloir qu’on décide d’en parler et de connecter les deux. Il y a cette tendance à dire que des mesures écolo sont des mesures antisociales. Mais on voit bien dans les canicules que c’est faute de mesures de santé qu’on est en train de crever de chaud.

Le gouvernement a aussi fait le choix de repousser la fermeture des centrales à charbon à 2027, alors qu’on n’a pas d’autre choix que de réduire les combustions d’énergie fossile, écrivez-vous…

C’est peut-être, pour un gouvernement, des mesures qui semblent économiquement rationnelles sur le court terme. Mais l’inaction a des coûts qu’on peut chiffrer en décès. Les canicules en Europe, c’est en moyenne 60 000 décès par an. La pollution de l’air en France, c’est près de 40 000 décès chaque année. En matière de pathologies, c’est près de 20 % des asthmes de l’enfant, 7 % des cas de diabète de type 2, 10 % des AVC en France… Encore une fois, on pourrait répondre d’un même tenant aux enjeux de pollution de l’air et d’émissions de gaz à effet de serre.

L’un des meilleurs exemples, c’est celui de la qualité de l’air en Île-de-France sur les dix dernières années. Par des mesures à différentes échelles, locales, nationales, européennes, on a vu la pollution de l’air diminuer d’un facteur 2 à l’échelle de l’Île-de-France, en même temps que les émissions de CO2 de la ville de Paris ont décru de près de 30 %.

Tout cela s’est traduit par une augmentation de l’espérance de vie francilienne de près de dix mois ! Là, on a tout : des mesures à toutes les échelles qui fonctionnent, sur les critères climat, qualité de l’air, santé. Et ce n’est pas rien. Dix mois d’espérance de vie, on parle de quelque chose d’assez éloquent !

Et, surtout, un des chiffres qu’Airparif a permis de mettre en évidence, c’est que chaque euro investi dans la surveillance ou l’amélioration de la qualité de l’air permettait d’éviter environ dix euros de coûts associés à la qualité de l’air. Sur dix ans, c’est cinq milliards d’euros de surveillance et d’amélioration de la qualité de l’air. Et ça a généré près de 60 milliards d’économies. Le retour sur investissement d’ordre économique est de 10 pour 1.

Il faut simultanément « gérer l’inévitable et éviter l’ingérable », dit le climatologue italien Filippo Giorgi. Se trouve-t-on dans cette situation aujourd’hui ?

La canicule qu’on est en train de vivre, c’est ça. C’est-à-dire qu’il faut gérer l’inévitable : ces canicules qui sont d’ores et déjà plus fréquentes, plus précoces, et qu’il faut gérer autrement qu’en gestion de crise répétée.

Mais il faut en même temps éviter d’avoir à faire face à des canicules plus cruelles été après été. Et ça, c’est éviter l’ingérable, parce qu’au bout d’un moment, on ne pourra plus faire face à ces canicules. On a l’impression qu’on est déjà sur la corde raide.

On doit réussir ces deux volets à la fois. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a aucune raison d’opposer les deux mesures. On sait que beaucoup de mesures d’atténuation sont également des mesures d’adaptation. Comme les espaces verts urbains, qui nous font gagner sur les deux tableaux : on adapte nos villes pour les rafraîchir, tout en réduisant les besoins de climatisation.