« Nous sommes dans une zone grise, personne ne peut nous aider » : être queer en Ukraine occupée

DémocratieConflits

Dans les territoires d’Ukraine occupés par la Russie, la politique homophobe devient une arme de répression contre la population locale. Témoignages de personnes originaires du Donbass et qui ont dû fuir.

par Maryna Kumeda

Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

Assis dans un café branché du quartier de Podil, à Kyiv, Kyrylo choisit ses mots pour raconter ce jour de juin 2020. Alors qu’il se promenait à Louhansk, dans une région de l’est de l’Ukraine occupée depuis 2014, il s’est fait embarquer avec un ami trans par des hommes sortis d’un véhicule immatriculé en Russie.

« Débloque ton téléphone, sinon on te glisse de la drogue », le menacent-ils. Kyrylo finit par céder ses mots de passe. Prévenu des risques, il avait effacé tout lien pouvant révéler ses fréquentations LGBT ou les entretiens qu’il menait sur les discriminations subies par la communauté.

Relâché, mais sommé de « collaborer », Kyrylo se cache chez une connaissance. Un mois plus tard, il fuit vers l’ouest de l’Ukraine. Pour lui, les territoires occupés sont une « Corée du Nord en moins pire : sans châtiments extrêmes, mais avec le même autoritarisme post-soviétique opaque », accuse-t-il.

Dans la clandestinité

Kyrylo a grandi dans un territoire sous occupation depuis la guerre dans le Donbass, déclenchée par la Russie en 2014. À l’école, il a vu l’éducation se russifier et se militariser. L’adolescent ne participe alors pas à ces activités, se sent comme « un mouton noir ». Un jour, une fête entre amis est interrompue par huit policiers armés, menaçant de « casser les genoux » des participants et embarquant les majeurs, se souvient-il.

Se découvrant bi, Kyrolo croyait alors que l’Ukraine libre et les territoires occupés se valaient en matière de libertés LGBT. Il apprend qu’une Pride se tiendra en 2020 à Kyiv, sous la protection de la police. Le jeune homme répond alors à l’appel aux bénévoles et vient représenter le Donbass et les personnes asexuelles au comité d’organisation.

Il voyage trois jours en bus pour rejoindre la capitale ukrainienne, via Belgorod, en Russie. Le trajet est cher et semé de postes de contrôle. À Kyiv, il voit des gens « d’ultradroite aux tatouages nazis » mais découvre aussi « des anarchistes et des LGBTQI+ pouvant s’exprimer librement sans risquer de se faire enfermer ». Dans le Donbass, tout se faisait en ligne, dans la clandestinité. L’unique fois où Kyrylo avait osé embrasser un copain dans la rue, deux militaires avaient débarqué pour un contrôle et une fouille.

« Ici, on ne va pas me battre »

Mind a 24 ans. « Ma mère m’a appelée “mon enfant” toute ma vie, sans préciser mon sexe », dit Mind. Iel a longtemps cherché à définir son genre et son rapport à l’Ukraine.

Une jeune personne aux chevuex bleus, debout, le regard vers la gauche.
Mind, 24 ans, a fui vers l’ouest de l’Ukraine.
©DR

e dans une ville du Donbass, c’est à l’école des arts de Donetsk que Mind a découvert un milieu plus ouvert et des personnes queer.

« On riait en disant que Donetsk, ce n’était pas la Russie, qu’ici, on pouvait faire de la “propagande LGBT” », rapporte Mind, ironisant sur la loi russe qui pénalise depuis 2013 une supposée « propagande LGBT ».

Pour Mind, la destruction par les Russes du monument de Marioupol en mémoire des victimes de la famine ukrainienne de 1932-1933, l’Holodomor, a été profondément choquante. En août 2022, iel fuit vers l’ouest de l’Ukraine. Aujourd’hui, Mind partage sa vie avec sa compagne et se sent libre d’évoquer sa non-binarité : « Ici, on ne va pas me battre. »

Alors qu’en Ukraine non occupée, les lieux LGBTQ se multiplient, l’homophobie s’institutionnalise au contraire dans les zones sous contrôle russe. Dès premières actions discrètes en 2003 à la Kyiv Pride de 2013, protégée par la police contre les menaces des traditionalistes, jusqu’aux marches qui ont réuni plusieurs milliers de personnes à Kharkiv, Odessa, Lviv ou Zaporijjia, le pays a parcouru un long chemin pour la visibilité queer.

Pas d’applications dans les zones occupées

Dans le Donbass, rien de tel n’a eu lieu, même avant 2014. Ni la ville de Donetsk, qui compte plusieurs millions d’habitants, ni celle de Louhansk, où habitent plusieurs centaines de milliers de personnes, n’avaient de club gay ou d’association queer. Il y existait seulement quelques ONG de lutte contre le VIH-Sida.

Danylo vit aujourd’hui avec son compagnon à Poltava, à l’ouest de Kharkiv. Il se souvient de son adolescence à Louhansk. Il faisait du ballet, mettait des chaussures à talons chez lui sans brimade de ses parents. C’est à Kharkiv, où sa famille a fui le mouvement séparatiste en 2014, qu’il a fait son coming out.

De retour à Louhansk en 2015, Danylo découvre un environnement hostile. Il reçoit des menaces sur le réseau social Vkontakte. Les applications Grindr et Hornet, disponibles en Ukraine, ne fonctionnent pas ici. « Les gens gays sont très malheureux », lui lâche même une prof. Danylo veut prouver le contraire et rêve d’une seule chose : repartir vers l’Ukraine non occupée. En 2019, devenu étudiant à l’université de Kharkiv, il retrouve une vie plus libre.

Dans le même temps, la répression des personnes LGBT va crescendo en Russie au nom des « valeurs traditionnelles ». En 2013, la Douma avait interdit la « propagande des relations non traditionnelles » auprès des mineurs, loi étendue à tous les âges en 2022.

Appliquée en Crimée annexée dès 2014, cette loi russe s’impose aussi dans le Donbass et les régions nouvellement occupées de Zaporijia et de Kherson depuis les « référendums » de l’automne 2022. Leurs habitants – cinq à six millions de personnes, selon le gouvernement ukrainien – sont depuis exposés à des poursuites pour tout signe d’identité ou de soutien aux personnes LGBT.

Des dizaines de poursuites pour « propagande LGBT »

« Nous avons recensé 41 cas de poursuites de 2014 à 2022, et 41 cas déjà depuis 2022 – dans tous les territoires occupés », indique Oleksandr Zinchenkov, du centre Notre monde. « Nous sommes dans une zone grise, et personne ne peut nous aider », confie Kyrylo. Même en Russie, des ONG comme le Centre Sova documentaient autrefois les crimes de haine. Elles ont été classées comme « agents de l’étranger » par le pouvoir russe.

En 2023, le « mouvement LGBT » dans son ensemble a été déclaré « extrémiste » et interdit par la Cour suprême russe.

En 2019, Danylo est retourné brièvement voir ses parents en territoire occupé. À la frontière, des gardes ont fouillé son téléphone et découvert des photos de la Pride de Kharkiv. « Savez-vous que c’est pénalisé en République populaire de Louhansk ? » lui lancent-ils. Ensuite, le jeune homme a vécu « l’heure la plus terrifiante de sa vie », selon ses dires, et deux jours de « peur paralysante » chez ses parents. Il a décidé de quitter Louhansk et de ne plus jamais y revenir.

Kyrylo, lui, vit aujourd’hui avec celle qui l’avait caché à Louhansk avant leur fuite vers l’Ukraine libre. Il recense désormais les crimes de guerre au sein de l’organisation ukrainienne de défense des droits humains Truth Hounds, tout en cherchant, comme tant d’autres déplacés, à retrouver un sentiment de chez soi.

Boîte noire

Cette enquête a été réalisée avec le soutien du réseau journalistique N-Ost, basé en Allemagne, fondé en 2006 pour renforcer la couverture médiatique de l’Europe de l’Est.