À la SNCF, des violences sexistes et sexuelles tolérées, des victimes mises à l’écart

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La SNCF affiche une politique de « tolérance zéro » face au harcèlement sexuel et aux agressions. Plusieurs femmes témoignent pourtant d’un renversement de la culpabilité à leur défaveur. Leurs récits mettent en lumière des défaillances à répétition.

par Guillaume Bernard, Maïa Courtois

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Cet article fait état de violences sexistes et sexuelles.

En arrêt depuis le mois de mai, Céline* envisage de quitter la SNCF et de partir de la ville où elle exerçait jusqu’ici comme contrôleuse. Florence L., elle, enchaîne les arrêts maladie depuis deux ans. Marjorie a été hospitalisée. Lou-Anne Rommel n’a plus retrouvé de poste d’intérimaire à la SNCF depuis cet été, malgré ses demandes répétées.

Toutes ces femmes, âgées de 20 à 52 ans, ont un point commun : elles travaillent à la SNCF et ont dénoncé des violences sexistes et sexuelles de la part d’un collègue ou d’un supérieur hiérarchique. Toutes estiment que l’entreprise ne les a pas protégées. Que leurs harceleurs ou agresseurs n’ont pas été suffisamment sanctionnés, ou, parfois, ne l’ont pas été du tout.

Pire : elles décrivent toutes des négligences, voire un retournement de la charge aboutissant à ces arrêts maladie, à des conséquences psychologiques lourdes et à des entraves de leur évolution professionnelle.

Harcèlement qualifié d’« humour d’un homme de 50 ans »

Céline, contrôleuse, a subi du harcèlement sexuel de la part de son supérieur hiérarchique. Des remarques répétées sur son apparence physique, qu’elle a notamment rapportées au procureur de la République : « tu es séduisante », « tu portes bien la tenue, je n’arrive pas à te regarder dans les yeux », « T’es en chaleur ? »...

Il y a aussi « un dessin d’un sexe masculin, dans son agenda, qu’il [lui] montrait ». En février 2024, ce supérieur l’appelle en dehors de ses heures de travail et lui lâche : « Si je t’appelle, c’est pour entendre ta voix. » Céline le recadre par texto, en lui demandant de « rester professionnel ».

Sa dirigeante d’unité opérationnelle lui propose un temps d’écoute, puis une médiation avec son harceleur. Mais, dès la première étape, Céline se sent « culpabilisée ». « J’avais l’impression que l’on me reprochait d’avoir tardé à parler », se souvient-elle. Lors de la médiation, un mois plus tard, la même dirigeante qualifie les faits de comportement « un peu paternaliste », d’« humour d’un homme de 50 ans à une femme de 20 ».

Pas de sanctions

À l’issue de son enquête interne, la SNCF n’a cependant pas reconnu de harcèlement sexuel. Aucune sanction n’a été prononcée. Plus que le manque de réaction, Céline retient « l’impression qu’on [lui] faisait porter la responsabilité d’une situation que, pourtant, [elle] subissai[t] ». Elle a alors saisi le Défenseur des droits, autorité administrative indépendante chargée de veiller au respect des libertés et des droits des citoyens et citoyennes.

Des années plus tôt, Marjorie a fait face à la même absence de sanction. Les faits remontent à septembre 2020. Elle a subi une agression sexuelle qui « a failli se finir en viol », décrit celle qui exerçait alors depuis deux ans à la SNCF comme garde-barrière.

Marjorie a dénoncé l’agression à un supérieur hiérarchique une semaine après les faits. Une enquête interne a été lancée. Elle n’a abouti à aucune sanction. « Ils ont déterminé que, par manque de preuves, on ne pouvait pas l’incriminer. Que c’était ma parole contre la sienne », rapporte Marjorie, qui se tourne aujourd’hui vers les prud’hommes.

Incitation à relire la charte éthique

Entrée à la SNCF en 2001, Florence L. a « toujours été confrontée à du sexisme… mais de manière, disons, supportable, dit-elle. On me disait qu’une femme n’avait rien à faire dans un poste d’aiguillage, que l’on créait des problèmes… Je l’acceptais et ça passait. »

Comme elle est élue au comité social économique (CSE) de la SNCF pour l’Unsa-ferroviaire depuis deux mandats, on lui propose de travailler au siège du syndicat en novembre 2020. Dès le premier jour, on lui présente celui qui deviendra « son harceleur ».

« Il disait que mon prénom lui rappelait une de ses maîtresses, faisait des allusions sexuelles. Quand je me retrouvais seule au bureau avec lui, je me demandais ce qui pouvait m’arriver. Je me suis dit qu’il fallait l’arrêter. » Malgré des signalements en interne dès mars 2021, suivis d’une plainte pour harcèlement sexuel, le mis en cause écopera d’une simple incitation à relire la charte éthique.

Dans une décision du 7 juillet 2025 portant sur le cas de Florence, le Défenseur des droits reconnaît les manquements de l’employeur vis-à-vis de la sécurité et le manquement à l’obligation de sanction. En effet, le mis en cause est devenu référent harcèlement pour son syndicat, au sein du CSE.

D’autres instances extérieures à la SNCF ont remarqué ce type de manquements. En mai 2025, la Cour de cassation a rendu une décision concernant le cas d’une agente victime de harcèlement sexuel par plusieurs collègues, et accusée en retour d’accusations mensongères. L’agente avait subi un déplacement disciplinaire et une mise à pied de douze jours.

Au bout d’une longue procédure prud’hommale et en justice, la Cour de cassation a conclu à des manquements de la SNCF Voyageurs dans ses obligations de prévention des agissements de harcèlement, et exigé le versement de dommages et intérêts à l’agente.

57 licenciements pour agissements sexistes ou sexuels

Malgré tout, la SNCF promet une « tolérance zéro » face aux violences sexuelles et sexistes. Contactée sur ce sujet, elle avance le chiffre de « 57 licenciements prononcés par l’entreprise depuis 2021 pour des situations en lien avec des agissements et/ou propos sexistes ou sexuels » (le groupe SNCF compte 290 000 salariés en 2025).

La direction de la SNCF met également en place de la documentation sur le sujet à destination des salariés, notamment des formations en e-learning. « J’ai récemment suivi cette pseudoformation en visio, témoigne Florence. Ça m’a mise en colère : tout ce qu’ils préconisaient, ils ne l’ont absolument pas appliqué dans mon cas. »

Le traitement insuffisant des affaires dénoncées en interne a de lourdes conséquences sur la carrière de ces femmes ainsi que sur leur état psychologique. Après son signalement pour harcèlement sexuel, il a été proposé à Florence L. de modifier ses conditions de travail. « Cela peut constituer une forme de mise sous pression conduisant à exclure la salariée de son collectif de travail », estime le Défenseur des droits.

Comme Florence, Céline s’est elle aussi vu proposer un changement d’équipe après la conclusion de l’enquête interne, qui n’a pas reconnu le harcèlement sexuel ni moral dont elle se disait victime. « C’est moi qui supporte seule les conséquences de cette situation », s’indigne Céline. La conséquence : « Je ne suis jamais retournée au travail », précise-t-elle.

« J’ai été mise au placard »

Lou-Anne Rommel, ancienne intérimaire à la SNCF, avait dénoncé l’an dernier auprès de Rapports de force des faits de harcèlement sexuel alors qu’elle n’avait que 19 ans, de la part d’un collègue d’une cinquantaine d’années.

L’enquête interne a abouti, en septembre 2025, à quatre jours de mise à pied et un déplacement disciplinaire pour l’auteur des faits. Quant à Lou-Anne Rommel, elle n’a plus réussi à travailler comme intérimaire à la SNCF depuis cet été, malgré ses demandes de missions répétées.

Après la dénonciation de son agression, déclarée inapte à son poste de garde-barrière par un médecin du travail, Marjorie a de son côté été ballotée dans l’entreprise. Elle qui avait un poste fixe a été contrainte d’enchaîner « des missions pendant 18 mois ». « Puis, petit à petit, j’ai été mise au placard », décrit-elle.

Son dernier reclassement se passe mal : elle en fait part à sa hiérarchie en avril 2024, mais n’est pas entendue. Marjorie fait un malaise sur le chemin de son domicile et se retrouve alors hospitalisée. « J’étais en miettes, à ne plus me coiffer, à ne plus me lever. Je pense que c’était une combinaison de tout ce qu’il s’est passé depuis que j’ai témoigné de mon agression, confie-t-elle. Je ne me reconnaissais pas. J’ai eu des idées noires. »

Depuis ce point de bascule, Marjorie n’est, elle non plus, jamais retournée au travail à la SNCF. Elle poursuit des soins psy en hôpital de jour, a priori jusqu’à l’été 2026. « J’ai toujours de gros problèmes de mémoire, de sommeil, et un état d’hypervigilance. La seule évolution positive, c’est que j’arrive maintenant à parler de mon histoire sans pleurer. »

Aujourd’hui, Marjorie estime que se réparer passera par une bataille extérieure à l’entreprise. « La simple reconnaissance de la part d’un juge, ou d’un tribunal prud’hommal, cela m’aidera. »

*Prénom modifié.

Boîte noire

Pour la réalisation de cette enquête en trois volets, Basta! a consulté treize dossiers comprenant des échanges de mails, plaintes, documents médicaux ou enregistrements d’entretiens concernant des femmes victimes de harcèlement sexuel et/ou de violences sexuelles à la SNCF, et qui démontrent des défaillances dans leur prise en charge. Nous nous sommes entretenus avec sept d’entre elles.

Pour partager vos témoignages, vous pouvez contacter la rédaction de Basta! https://basta.media/contact ou les journalistes auteurices de la série : https://basta.media/maia-courtois