Une assemblée inhabituelle gravit les escaliers de la mairie de Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Autour de la table de la salle du conseil municipal, où se réunissent chaque semaine le maire et ses adjointes, des jeunes de 15 à 28 ans font face aux microphones d’ordinaire réservés aux élues. « Je souhaite me présenter sur la liste de ma ville natale, pour montrer que c’est possible pour la jeunesse », affirme Basile, 20 ans.
Nous sommes à plusieurs mois des municipales, en ce samedi de novembre. Mais Basile y pense déjà. Il y a, autour de la table, des jeunes déjà engagées dans des partis ou pour des causes diverses, d’autres pas. Ils et elles habitent des communes de banlieue parisienne et suivent le parcours de « formation républicaine d’action politique », ou « Frap », proposé chaque année par l’association Quidam. La trentaine de participantes se retrouvent plusieurs fois par mois depuis septembre.
Quidam forme ainsi, depuis 2019, des jeunes pour qu’ils deviennent militants associatifs ou élus. Son objectif : combattre l’invisibilisation des quartiers populaires en politique et aider à faire émerger des jeunes qui veulent s’investir. Cette année, pour la sixième édition du parcours de formation, l’accent est mis sur les municipales, avec l’espoir de voir certains participantes se présenter sur les listes de leurs villes.
Comprendre la politique locale
« Les années précédentes, on s’est rendu compte que beaucoup de jeunes maîtrisaient mal les compétences des communes », explique Romane Ducoron, 26 ans, coprésidente de Quidam elle-même passée par la Frap, aujourd’hui collaboratrice du maire Nouveau Front populaire de Fontenay-sous-Bois, Jean-Philippe Gautrais. « Je suis convaincue que, de la même manière que la “banlieue influence Paname”, le local transforme le national », ajoute-t-elle.
Réunies autour de Nora Saint-Gal, directrice générale des services à la municipalité de Montreuil et ancienne militante communiste, les participantes planchent ce matin sur le fonctionnement d’une collectivité territoriale. La fonctionnaire déroule l’organigramme de la ville, détaille les périmètres de direction et livre quelques conseils aux potentielles futures élues. « En tant qu’élu, il faut savoir poser les bonnes questions aux directeurs de service, pas pour tout contrôler, mais lorsque des décisions pratiques prennent une dimension politique », explique-t-elle.

« C’était intéressant d’avoir d’abord le point de vue d’une maire, puis celui d’une directrice des services. On comprend mieux ce qu’un élu peut réellement faire, ou ne pas faire », témoigne Juliette, 27 ans. Militante de La France insoumise (LFI) à Aulnay-sous-Bois, elle envisage de se présenter sur la liste de sa ville natale. « Quand on se retrouve face à des gens qui ont fait Sciences Po, on a tendance à être désarmé. Je suis la formation pour mieux comprendre le fonctionnement politique », explique-t-elle.
Tremplin vers la politisation
« Beaucoup de jeunes font déjà des choses pour la vie de leurs cités. L’idée, c’est de donner du sens à cet engagement en posant des questions de stratégie », résume Mehmet Ozguner, coprésident de Quidam. « Auparavant, il existait des maisons de quartier, des espaces pour porter des revendications antiracistes, pour s’organiser collectivement, et les partis politiques formaient leurs jeunes militants. Ces pratiques ont largement disparu », ajoute-t-il.
Passé par une précédente édition de la Frap, Mehmet Ozguner, 26 ans, se présente aujourd’hui aux municipales de Bondy sous l’étiquette LFI. « La Frap a été un véritable tremplin dans ma politisation. Elle m’a permis de rencontrer des personnes engagées dans des luttes très diverses, de questionner mon engagement et la dépolitisation de ma ville. Aujourd’hui, j’ai envie de transmettre ce que j’ai reçu », décrit-il.
Les membres actifves de l’association sont encartées dans différents partis de gauche, les Écologistes, LFI ou le PCF. D’autres sont syndicalistes ou militantes d’associations de quartiers, engagées dans les luttes féministes ou LGBTQIA+. « C’est important de sortir des logiques d’appareil politique qui conduisent à une forme de sectarisme, dit Romane Ducoron, la coprésidente de l’asso. Ce qui compte, ce n’est pas qu’on soit tous et toutes de gauche, mais qu’on partage les mêmes valeurs d’exigence intellectuelle, de conscience de classe et d’éducation populaire, et l’envie de construire une alternative à la crise politique et économique actuelle, et de créer un endroit où les gens s’arment intellectuellement pour agir ensemble. »
Un conseil municipal grandeur nature
Une semaine plus tard, dans les locaux de Quidam, situés dans le 9ᵉ arrondissement de Paris, la promotion se retrouve pour aborder un autre pilier de l’action municipale : le budget. Les jeunes sont accueillies par Mathilde Touré, directrice des finances du département du Val-de-Marne. « Comprendre le budget est essentiel pour crédibiliser des propositions, surtout à gauche, annonce la fonctionnaire. On ne peut pas renverser le capitalisme à l’échelle locale, mais on peut maîtriser les finances publiques pour mener des politiques de gauche. »
Elle enchaîne les notions à retenir : temps forts budgétaires de l’année, ratio de désendettement… « Est-ce que c’est normal pour une ville d’être endettée ? » interroge l’une des participantes. « L’endettement permet d’investir dans les infrastructures et de créer de l’enrichissement sur le long terme », répond Mathilde Touré.
À l’issue du cours, place à la mise en situation. « On va simuler un conseil municipal. Répartissez-vous en trois groupes : la majorité, l’opposition de droite et l’opposition de gauche. » Rapport d’orientation budgétaire en main, les groupes passent en revue les points qu’ils souhaitent aborder, guidés par les conseils de Mathilde Touré : hausse du nombre d’emplois contractuels pour l’opposition de gauche, mauvaise maîtrise des finances publiques pour celle de droite, anticipation de questions pièges pour la majorité.

« Merci d’avoir écouté la présentation budgétaire, la parole est aux groupes », lance Rita, dans le rôle de maire de Saint-Denis. « Nous saluons les efforts de rigueur budgétaire, mais relevons plusieurs imperfections, notamment la hausse de certaines taxes », avance Juliette, représentante de l’opposition de droite. « Vous compensez des postes de titulaires par des alternants que vous précarisez ! » dénonce l’opposition de gauche.
Gagner en légitimité
Après une trentaine de minutes d’échanges intenses, et de rires, Mathilde Touré se veut rassurante : « N’imaginez pas que les interventions des élus soient toujours meilleures. » « J’espère que vous vous sentirez plus légitimes, ne serait-ce que pour interpeller vos conseillers municipaux sur ces sujets », glisse l’une des encadrantes.
Pour certaines participantes, la Frap constitue une première étape vers la politisation. Si l’édition de cette année se concentre sur les municipales, l’ambition de l’association est plus large : donner des outils pour toutes les formes d’engagement politique. « En tant que femme, on est davantage mises à l’épreuve sur nos connaissances politiques. Je veux pouvoir débattre plus facilement », confie Siloë, 23 ans. « L’an dernier, j’ai dû arrêter le basket après l’interdiction du voile en compétition. Tout est politique, surtout quand on est noire et musulmane. Je veux avoir les outils pour me défendre », explique Khoulssoum, lycéenne de 17 ans.
Se constituer un réseau
La diversité des thématiques favorise aussi la rencontre avec des intervenantes issues de partis, d’associations, d’organisations diverses ou de la fonction publique. Sans compter les 250 personnes passées par les précédentes éditions de la Frap, dont bon nombre travaillent aujourd’hui en collectivités locales. « Quand on n’est pas “fils ou fille de”, construire un réseau est beaucoup plus difficile pour avancer dans le militantisme », rappelle Romane Ducoron.
« La question du réseau est centrale quand on vient des quartiers populaires. L’an dernier, nous avons, par exemple, accueilli un jeune en stage à la direction des services de Montreuil », signale Nora Saint-Gal, intervenante depuis l’an dernier. Les membres de Quidam n’hésitent pas non plus à relire des lettres de motivation ou à mettre les jeunes en relation avec leurs contacts.
« Cette année, j’ai senti de vraies perspectives électorales, avec des jeunes très préoccupés par ce qu’ils pourraient concrètement faire s’ils sont élus », observe Nora Saint-Gal. « Ça va à l’encontre du discours dominant sur le prétendu désengagement des jeunes des quartiers populaires. Ce sont des profils qui bousculent les organisations et les structures traditionnelles », sourit Mehmet Ozguner.

