Basta! : L’Espagne, comme le reste de l’Europe vient de vivre un nouvel été extrême, avec des canicules à répétition, des incendies dévastateurs, et des sécheresses. La situation éveille-t-elle les consciences dans le pays quant à l’urgence de l’action climatique ?

Héctor Tejero : L’Espagne n’a jamais connu de réel problème de négationnisme climatique au cours des dernières décennies. Certes, ce phénomène connaît une légère recrudescence en raison de la montée de l’extrême droite, en particulier chez les jeunes. Mais la majorité de la population a bien conscience de la réalité du changement climatique. Et je pense que, chaque été, de plus en plus de gens s’inquiètent de ses conséquences.
Car en Espagne, les gens vivent le changement climatique dans leur chair. Ce n’est pas une réalité lointaine ou une simple donnée scientifique. Ces dernières années, l’expérience quotidienne de tout Espagnol en été, ça a été la canicule, les feux de forêt, puis les inondations à l’automne. La prise de conscience va donc croissant. Le principal problème est de savoir comment nous pouvons y faire face en tant que société.
À l’extrême droite, les politiques continuent-ils de nier le changement climatique ou minimisent-ils son importance ?
Le parti Vox est négationniste sur le changement climatique. Mais globalement, ses électeurs ne le sont pas tant que ça. Certains sondages indiquent que les électeurs de droite ont bien conscience du changement climatique et du fait qu’il est d’origine humaine, même s’ils sont probablement moins préoccupés par la question que ceux de gauche.
En revanche, le problème, c’est que la position négationniste adoptée par les dirigeants de l’extrême droite espagnole pousse le centre droit ou la droite traditionnelle, le Parti populaire, à adopter ces mêmes positions au sein des instances régionales où ces formations politiques siègent ensemble.
Le titre de votre nouveau livre, co-écrit avec le chercheur et militant Emilio Santiago, qui vient de paraître, est « L’Espagne contre le désert ». Le risque de désertification est-il spécifique à l’Espagne dans le contexte du changement climatique ?
Le risque concerne aussi d’autres pays, mais l’Espagne est ici en quelque sorte une métaphore pour illustrer quelles seront les conséquences des pires scénarios du changement climatique. En Espagne, 75 % du territoire est en voie de désertification. C’est le résultat d’une surexploitation de nos ressources en eau et de nos terres. Nous sommes confrontés à ce processus de désertification car nous dépendons d’un système basé sur l’irrigation, dans un pays qui connaît de nombreux problèmes liés à l’eau depuis toujours. Et qui en connaîtra encore davantage à l’avenir avec les effets du changement climatique, puisque nous nous attendons à ce que les précipitations diminuent encore de 15, 20 ou même 30 % au cours des prochaines années.
Le terme de « désert » permet de résumer en une image les principales conséquences du changement climatique en Espagne. 80 % de la population espagnole vit en milieu urbain. Pour elle, la chaleur constitue le principal problème et la principale conséquence du changement climatique. Entre 2000 et 5000 personnes meurent chaque année des suites d’une canicule en Espagne. C’est un problème très grave, notamment pour l’un des principaux secteurs économiques espagnols, le tourisme, qui dépend d’un climat chaud, mais pas trop chaud.
Viennent ensuite les sécheresses, les feux de forêt et la dérégulation des cycles de l’eau, caractérisée par des inondations et des sécheresses simultanées. C’est ce qui se passe actuellement. Cette année, nous avons connu un hiver et un printemps très pluvieux, mais ensuite un été extrêmement chaud, ce qui augmente le risque de feux de forêt.
Malgré tout, vous voulez dire avec votre livre qu’il est encore possible d’agir ?
L’idée principale de ce livre est que l’Espagne se trouve à un carrefour. Nous sommes le pays le plus vulnérable d’Europe face au changement climatique et l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement. Mais, en même temps, nous disposons des meilleures conditions pour tirer parti de cette solution qu’est l’énergie électrique renouvelable, ainsi que de la promesse d’une agriculture régénérative. C’est-à-dire une agriculture qui a recours à des techniques qui permettent d’améliorer le rendement des terres sans les épuiser sur le long terme, en intégrant la biodiversité aux cultures, en évitant d’utiliser trop de produits chimiques... et en menant au plus vite une réflexion sur le système d’irrigation, qui n’est actuellement pas soutenable en Espagne puisqu’ils s’appuie sur les nappes phréatiques, ce qui entraîne leur épuisement. Par ailleurs, nous sommes en Espagne très avancés dans le déploiement des énergies renouvelables.

Si nous n’agissons pas, le pays risque de se désertifier et l’avenir s’annonce très sombre. Mais si nous agissons, si nous faisons ce qu’il faut, nous pouvons connaître une sorte de prospérité écologique. Le climat va encore se dégrader dans les années à venir, au cours des 10 ou 15 prochaines années. Mais nous pouvons nous adapter et vivre mieux, même dans un climat plus hostile, grâce aux énergies renouvelables et à l’agriculture régénérative.
Que voulez-vous dire concrètement par « prospérité écologique » ?
Nous voulons dire que si on s’adapte, on peut arriver à de meilleures conditions économiques, à des villes plus agréables à vivre, même dans des conditions climatiques pires qu’aujourd’hui. Toutes les mesures d’adaptation au changement climatique sont bénéfiques pour la santé et pour une grande partie de l’économie à moyen terme.
Avoir plus d’espaces verts dans les villes, plus d’espaces aquatiques, moins de voitures, cela signifie une meilleure qualité de vie. Et il en va de même pour l’adaptation dans les zones rurales. Pour éviter les feux de forêt, nous devons avoir davantage de personnes vivant à la campagne, travaillant à la campagne, et davantage de « paysages en mosaïque », avec plus d’agriculture, moins de forêts, plus d’industrie, et aussi davantage d’installations d’énergies renouvelables, comme des centrales photovoltaïques.
C’est ce que nous appelons la prospérité écologique. C’est un projet qui va à l’encontre de l’idée selon laquelle la lutte pour l’environnement s’opposerait à l’économie.
Aujourd’hui, l’Espagne est dirigée par un gouvernement de centre gauche qui soutient la politique climatique, mais cela peut changer. Vous semble-t-il possible de constituer des majorités politiques de long terme sur ce projet ?
Comme pour tout projet à long terme, dans n’importe quel pays, l’idéal serait d’avoir une gauche et une droite également sensibles au climat. Une « droite verte », si l’on peut dire, composée de personnes issues de la droite mais qui défendraient des mesures d’atténuation du changement climatique et d’adaptation. Ce n’est pas le cas actuellement en Espagne.
Les partis de droite espagnols ne sont pas favorables à la mise en œuvre de mesures d’atténuation ni d’adaptation au rythme nécessaire. Ils freinent. Donc, d’après notre analyse, la seule option pour éviter l’effondrement climatique vient à l’heure actuelle de la gauche. Pour le moment, la seule coalition climatique possible est de gauche. C’est l’une des thèses centrales du livre.
Constatez-vous parfois également des résistances à la politique climatique au sein même de la gauche ?
Nous en observons sous différentes formes. Prenons, par exemple, le principal parti au pouvoir, le Parti socialiste espagnol. Il tient, certes, en général un discours en faveur du climat, mais dans le même temps, il porte des projets d’extension des aéroports espagnols, ce qui va à l’encontre de toute politique climatique.
Par ailleurs, du côté de la gauche radicale, certaines personnes adoptent une attitude quelque peu ambivalente : elles ne sont pas contre les politiques climatiques, mais elles posent des conditions « de gauche » telles que, dans la pratique, ce n’est pas réalisable. Podemos, par exemple, a voté l’année dernière contre une loi nécessaire au déploiement des énergies renouvelables. Il existe aussi une forte opposition à l’énergie éolienne et solaire dans certaines régions ; certains partis subissent donc une forte pression de la part de leurs électeurs pour s’opposer aux énergies renouvelables.
Vous dites qu’à l’heure actuelle, la coalition climatique en Espagne ne peut-être que de gauche, mais vous écrivez dans le livre qu’à l’avenir, vous voyez la fracture politique se situer davantage entre les politiques « fossiles » et « climatiques », plutôt qu’entre la gauche et la droite…
C’est l’une des questions que nous posons : est-il possible, en Espagne, d’avoir un clivage politique purement climatique, pour ainsi dire, où les différences entre les coalitions climatiques et pro-énergies fossiles seraient plus marquées que celles entre la gauche et la droite ? Pour l’instant, ce n’est pas possible. Il existe encore une forte corrélation entre le fait d’être de gauche et de défendre le climat, d’une part, et d’être de droite et de défendre les énergies fossiles ou d’être anti-climat, d’autre part.
Mais il ne s’agit pas nécessairement d’une corrélation parfaite. Il n’est pas impossible de voir apparaître, dans les années à venir, des positions anti-climatiques de gauche, qui sont pour l’instant très minoritaires. Et certaines positions pro-climatiques de droite, qui sont elles aussi très minoritaires à l’heure actuelle, pourraient également émerger.
Aujourd’hui, nous voyons dans de nombreux pays en Europe un « retour de bâton écologique » avec des oppositions fortes aux politiques écologiques. Le principal enseignement à tirer de ce rejet des politiques écologiques est qu’il faut les mettre en œuvre de manière équitable, et que les citoyens doivent pouvoir y participer, avoir leur mot à dire dans ces politiques. Sinon, ils les percevront comme une contrainte.
Vous parlez de manière très positive des énergies renouvelables, comme d’un véritable pilier de la transformation écologique. Que répondez-vous aux critiques qui pointent les impacts négatifs des chaînes d’approvisionnement des minerais nécessaires à la fabrication des panneaux solaires et des turbines d’éoliennes, où à ceux qui disent que les énergies renouvelables s’ajoutent aux autres énergies au lieu de les remplacer ?
N’importe quelle énergie renouvelable est toujours meilleure que les combustibles fossiles en termes d’impacts sur l’environnement, même en prenant en compte sa chaîne d’approvisionnement. Déjà, parce les énergies fossiles demandent un approvisionnement constant en combustibles, alors que, pour les renouvelables, on a certes besoin des minerais pour construire les installations, mais pas après. Si l’on considère l’ensemble du cycle, il est donc toujours préférable d’utiliser l’énergie solaire ou l’énergie éolienne que les fossiles.
Et sur l’argument selon lequel les nouvelles énergies viennent s’ajouter aux anciennes, bien sûr, globalement, on constate qu’en raison de la croissance de la consommation d’énergie, il n’y a pas de remplacement parfait de l’ancienne forme d’énergie par les renouvelables. Mais ce n’est pas le cas partout. En Espagne, nous n’utilisons plus de charbon depuis dix ans, parce que nous disposons de beaucoup d’énergie éolienne et solaire [42 % de l’électricité espagnole vient aujourd’hui du solaire ou de l’éolien, ndlr]. Autre exemple, le Royaume-Uni n’utilise plus du tout de charbon. Je ne pense donc pas que cela soit une critique pertinente.
Dans quelle mesure votre projet de prospérité écologique est-il transposable ailleurs en Europe, et au-delà ?
Nous parlons d’abord depuis l’Espagne, car c’est notre pays et nous pensons qu’il a spécifiquement les moyens de mettre en œuvre cette prospérité, avec, notamment, l’espace nécessaire à des installations d’énergies renouvelables. Mais au final, il existe un projet de prospérité écologique pour chaque pays.
Pour nous, la seule façon pour l’Europe de survivre dans le monde de demain est d’investir massivement dans les énergies renouvelables. La voie à suivre pour l’Europe est finalement écosocialiste : adopter une position plus progressiste à la fois en matière de climat et de protection sociale, tout en développant une économie fondée sur l’innovation et l’industrialisation.
