« Il n’y en a que pour Paris et les villes de luxe » : qu’en est-il vraiment des inégalités scolaires ?

Rapports de force

Bâti scolaire en déshérence, élèves sans lycées, fin des dispositifs « éducation prioritaire »… Les lycéens mobilisés mettent en avant les inégalités scolaires entre leurs territoires. Qu’en est-il vraiment ?

par Maïa Courtois

, modifié Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard
En résumé
  • Les lycéens mobilisés depuis fin septembre dénoncent les inégalités scolaires entre les territoires.
  • Les dispositifs REP et REP+ ne concernent que les écoles et collèges, et plus les lycées depuis 2015 : la mobilisation actuelle réactive le sujet des réseaux d’éducation prioritaire.
  • Il manque en moyenne un enseignant dans chaque lycée de Seine-Saint-Denis.
  • Dans les zones rurales, l’enjeu des durées de trajet s’ajoute à celui des emplois du temps surchargés.
  • Les enseignants coûtent moins cher à l’État dans les quartiers populaires : profs en début de carrière, recours aux contractuels...
  • Souvent oubliée, la filière professionnelle a perdu au fil des dernières réformes des heures de cours, creusant les inégalités d’apprentissage.

« Y a pas de raison que nous, on ait une éducation et un avenir de seconde zone comparé aux lycées privés ou des beaux quartiers », a lancé la Coordination lycéenne Paris X banlieue, qui agrège plusieurs lycées franciliens, dans son appel issu de son assemblée du 3 octobre. Lors des blocages des lycées, « on parle de nos droits, de pourquoi il n’y en a que pour Paris, pour les villes de luxe », exposait auprès de Basta! Ethan, élève en seconde rencontré devant son lycée, Maryse-Condé, à Sarcelles (Val-d’Oise). Depuis bientôt deux semaines, la question des inégalités scolaires est au cœur de la colère lycéenne.

Jusqu’ici, cet enjeu de la mobilisation est balayé par le gouvernement : « On peut toujours discuter du niveau d’encadrement en Seine-Saint-Denis, et plus généralement du fonctionnement du service public de l’éducation. Pas diffuser des fausses informations pour faire croire à une relégation bien éloignée de l’intérêt réel des élèves », a rejeté, dès le début du mouvement le 28 septembre, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, sur le réseau social X.

De fausses informations, vraiment ? Le ministre met en avant le fait que la Seine-Saint-Denis compte deux élèves de moins par classe que la moyenne nationale. Mais regardons de plus près : cette statistique mélange le premier et le second degré. Or, seuls les écoles primaires et les collèges peuvent être classés REP et REP+, ce qui leur ouvre le droit à des moyens supplémentaires afin de ne pas surcharger les classes. Des départements à fort taux de pauvreté, comme la Seine-Saint-Denis et le Val-d’Oise, en bénéficient effectivement. Mais les lycées, eux, sont exclus du réseau d’éducation prioritaire depuis 2015. Pas de REP ni de REP+ pour les lycéens.

Un enseignant manquant par lycée en Seine-Saint-Denis

Depuis deux ans, enseignants et syndicats de Seine-Saint-Denis ont élaboré un « plan d’urgence éducation pour le 93 » et se mobilisent pour sa mise en place. Ils viennent d’ailleurs de boucler une « enquête flash » sur l’état des lycées et de l’enseignement dans le département. Les résultats sont alarmants. Des enseignants de quelques dizaines de lycées de Seine-Saint-Denis (sur la centaine que compte le département) ont répondu à l’enquête.

D’après leurs retours, il manque en moyenne un enseignant par lycée dans le département. Les trois-quarts des lycées disposent d’un pôle médicosocial et psychologique incomplet. La moitié ont des fuites aux plafonds et des murs fissurés. Enfin, dans plus de 80 % de ces établissements, les volets sont dysfonctionnels. Conséquence : 8 lycées sur 10 n’ont pas pu assurer les cours pendant la canicule, tandis que deux tiers des répondants rapportent des malaises d’élèves pendant ces semaines de forte chaleur.

L’intersyndicale porteuse de ce plan d’urgence, qui a chiffré précisément le budget nécessaire pour corriger ces inégalités de traitement, avait été reçue en juin 2026 au ministère. Promesse a été faite à ses membres de les recevoir à nouveau à la rentrée. « On ne va pas lâcher », garantit Louise Paternoster, cosecrétaire générale de la CGT-Éduc’action 93.

Pour la syndicaliste, le mouvement lycéen actuel s’inscrit dans leur lutte. « On passe le relais ! » s’enthousiasme-t-elle. Elle s’amuse de voir le ministre reprendre, depuis le 8 octobre, l’idée d’un « plan d’urgence » pour trouver des remplacements d’enseignants. Le manque de professeurs – à l’heure où le budget 2027 prévoit la suppression de 1500 titulaires –, est la première des dix mesures d’urgence portées par l’Union étudiante, l’Union syndicale lycéenne, l’Unef, la Fage et Solidaires étudiantes. Ces organisations attendent des annonces concrètes du gouvernement, pour la plupart renvoyées à fin octobre.

« Nos conditions de travail, leurs conditions d’étude »

Avant 2015, il existait bien un dispositif d’éducation prioritaire pour les lycées qui permettait de soutenir les plus défavorisés d’entre eux : les zones d’éducation prioritaires (ZEP). Sa suppression avait entraîné une lutte, portée notamment par le collectif Touche pas à ma ZEP, afin de réinclure les lycées dans ce type de dispositif. Or, « ce combat s’est un peu éteint au fil des années, car nous avons fait face à une offensive de réformes néolibérales en tous sens : loi Blanquer, Parcoursup, réforme des lycées pro… Mais, avec le mouvement lycéen actuel, ce serait bien de le réactiver », songe Hassen Ben Laoual, enseignant depuis plus de douze ans au lycée professionnel Maryse-Condé, de Sarcelles, auparavant très actif dans Touche pas à ma ZEP.

À Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise), une équipe pédagogique tente, quant à elle, une approche inédite. Elle a déposé un recours auprès du tribunal administratif pour faire inscrire son lycée, Simone-de-Beauvoir, sur la liste des établissements classés « politique de la ville ». Cette liste, fixée par un décret de 2001, n’a quasiment pas été mise à jour depuis. Elle ouvre pourtant le droit à une meilleure reconnaissance statutaire pour les fonctionnaires, avec des points supplémentaires pour l’évolution de carrière et la mobilité.

Situé dans une commune qui abrite près de 80 % de quartiers prioritaires, ce lycée de Garges-lès-Gonesse figure aussi en bas du classement des établissements de France hexagonale en termes d’indice de position sociale (IPS) – qui classe les établissements en fonction de la situation socioéconomique des élèves. Parmi les plus défavorisés, on retrouve ceux de Mayotte, de certaines communes de Moselle, du Nord, et le lycée Simone-de-Beauvoir. Pour autant, ce dernier ne fait pas partie de la liste de 2001.

Les enseignants dans les quartiers populaires coûtent moins cher à l’État

Pour comprendre l’enjeu de l’inégalité de traitement, il faut avoir en tête cette donnée : les fonctionnaires exerçant dans les quartiers populaires coûtent moins cher à l’État. Ils sont plus jeunes, souvent en début de carrière et, dans ces établissements, le recours aux contractuels est plus fort qu’ailleurs. Mathématiquement, le ministère de l’Éducation nationale investit donc moins dans ces territoires, et les professeurs qui y enseignent y sont en moyenne moins expérimentés et moins payés.

« Il est évident que les avantages accordés aux profs participent de l’attractivité des lycées. Donc, que ça va favoriser leur venue, la stabilité des équipes dans les lycées plus défavorisés ; le bien-être du personnel et, par ricochet, le bien-être des élèves », estime Victor Escriva, professeur agrégé de philosophie, qui représente la petite équipe enseignante de Garges-lès-Gonesse.

Il espère que cette démarche judiciaire forcera les ministères concernés à fournir des critères objectifs pour mener leur politique de la ville, et les poussera ensuite à étendre ces leviers aux élèves directement. Politique de la ville, éducation prioritaire : même combat ? « Nos conditions de travail, leurs conditions d’étude : c’est exactement la même chose », soutient-il.

Des élèves sans lycées

Pour chaque budget, le gouvernement met en avant la baisse du nombre d’élèves. Cela a été l’argument phare pour procéder à 3200 suppressions de postes, votées dans le budget l’an dernier, suivies de plus de 1500 suppressions supplémentaires dans le projet de loi de finances 2026. Or, cette baisse démographique n’est pas la même partout. « On nous dit qu’il y a une baisse de la démographie mais, nous, on ne la voit pas dans nos lycées, explique Aziza Berkouki, mère d’élève, représentante d’un conseil local de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) du Val-d’Oise. Les classes sont surchargées à 35. À la rentrée, on s’est retrouvé avec des effectifs supplémentaires. » Parmi les conséquences : un manque de temps et d’espace à la cantine le midi, dénoncé par les élèves du lycée lors des blocages.

Malgré ces classes où l’on pousse les murs, « il y a encore des gamins qui se retrouvent sur le carreau. Des gamins qui n’ont pas d’affectation, pas de lycée, rappelle Aziza Berkouki. Donc, ils vont se retrouver dans les missions locales, les services civiques… Et vu la baisse des moyens de l’État, même avoir des services civiques, c’est compliqué : ça va être des décrocheurs. Qu’est-ce qu’on va faire d’eux ? »

L’accès à l’école lui-même est donc inégalitaire. Et c’est encore plus vrai hors de la France hexagonale. À Mayotte, par exemple, « le bâti scolaire est en très mauvais état et sous-dimensionné. Des systèmes de rotation sont donc mis en place. Dès la primaire, les élèves n’ont pas 24 heures d’école, comme les autres dans l’Hexagone, mais la moitié, voire le tiers. Une classe y va le matin, puis laisse sa place à une autre l’après-midi », racontait à Basta!, lors des grèves enseignantes du printemps qui ont aussi touché Mayotte, Aurélie Gagnier, porte-parole du Snuipp-FSU. Elle avait constaté d’elle-même cette réalité en se rendant dans le département le plus pauvre de France, trop souvent oublié des luttes sociales pour l’école.

Des Régions qui n’investissent pas toutes autant dans le bâti scolaire

Pour rappel, si l’État est responsable des fonctionnaires enseignants, ce sont les Régions qui sont en charge de la rénovation du bâti scolaire ; mais aussi de l’achat du matériel pédagogique et informatique, de la cantine et de l’emploi des agents d’entretien et de restauration. Ces coûts sont financés grâce à une enveloppe votée chaque année : la dotation globale de fonctionnement (DGF).

Mais toutes les Régions n’accordent pas la même enveloppe. Selon un récent classement produit par le mensuel Alternatives économiques à partir des données ministérielles, la Guyane, la Martinique et la Bourgogne-Franche-Comté sont les Régions qui investissent le plus dans leurs lycées, avec plus de 4000 euros par lycéen et par an. Tout en bas du classement, à moins de 2500 euros par élève, on trouve trois Régions dirigées par la droite : la Provence-Alpes-Côte d’Azur, les Hauts-de-France et… L’Île-de-France, d’où le mouvement social de la jeunesse est parti.

Ces deux dernières Régions sont actuellement en train de voter leur nouvelle DGF. Dans les Hauts-de-France, la majorité a présenté une enveloppe en légère baisse par rapport à l’an dernier, malgré la mobilisation lycéenne et l’inflation. En Île-de-France, même la droite à la tête de la Région, d’ordinaire prompte à défendre l’austérité budgétaire, demande à l’État de desserrer la ceinture. « Ce n’est pas possible de demander d’investir plus et en même temps de nous réduire les moyens », s’est défendu James Chéron, vice-président de la Région chargé des lycées, sur ICI Paris Île-de-France, face aux accusations de sous-investissement.

De fait, dans le budget 2027 présenté début octobre par le gouvernement, les collectivités territoriales sont soumises à au moins 5,5 milliards d’euros d’économies supplémentaires. L’an dernier, la coupe s’élevait à 4,6 milliards et elle avait déjà occasionné, par un effet en cascade, des dégâts sur les votes budgétaires dans les Régions, y compris sur la politique éducative.

Un lycéen sur quatre a une activité rémunérée après ses cours

« Aux lycéens, je leur dis de retourner travailler. De travailler dur », a intimé le député Philippe Juvin (LR), le 1er octobre devant la presse – avant d’oser une comparaison raciste avec les élèves chinois. Face aux accusations de paresse régulièrement proférées à l’encontre de la génération qui se mobilise aujourd’hui, il faut rappeler la précarité qui touche cette dernière de plein fouet et produit, là encore, des inégalités.

Pas moins d’un lycéen sur quatre effectue une activité rémunérée après ses heures de cours, a révélé une étude du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq) parue en avril. Un phénomène « mal connu et souvent minimisé par la communauté éducative, qui n’en prend connaissance que lorsque la fatigue, l’absentéisme ou la chute des résultats le rendent visible », relève le Cereq.

« Bien sûr que des élèves travaillent en dehors des cours. Je le vois : ils dorment en cours », confirme Hassen Ben Lahoual, l’enseignant en lycée professionnel à Maryse-Condé. Il s’agit évidemment d’une question d’égalité face à l’école, puisque la fatigue est un facteur de décrochage. « J’en ai un, par exemple, que je laisse dormir. Heureusement, lui, il a un bon niveau scolaire. Il travaille dans un kebab d’une commune voisine. Mais j’en ai plusieurs comme ça, qui bossent au McDo, en restauration. »

« Il y a une colère sociale, qui déborde largement des questions d’éducation »

Mettre fin à la précarité étudiante figure d’ailleurs parmi les dix mesures d’urgence portées par les organisations étudiantes et lycéennes. « Beaucoup d’élèves nous disent que la cantine est trop chère », raconte Hassen Ben Lahoual. Devant son lycée, ce jour-là, Ethan, en classe de seconde, nous confie debout sur sa trottinette : « Je ne mange pas tous les jours à la cantine. Parce qu’il faut s’inscrire et payer. C’est entre 1 et 2 euros. » « Chez nous, les élèves sont aidés financièrement. Mais trop peu d’entre eux demandent la bourse à laquelle ils auraient droit », note l’enseignant. Face à ce non-recours, « il faudrait accompagner dès la rentrée de septembre les familles, dont certaines ont du mal avec le numérique, dans leur demande en ligne ».

Dans ce mouvement lycéen qui dénonce les inégalités scolaires, « il y a une colère sociale, qui déborde largement des questions d’éducation », estimait, en fin de compte, un enseignant du lycée Jean-Jacques-Rousseau, de Sarcelles, lors d’une AG interlycées du Val-d’Oise. « Ce sont des élèves qui nous demandent de leur payer un sandwich à 1,5 euro. C’est le coût de la vie qui devient insupportable. »

Des zones avec moins de mobilité, moins de médecins scolaires, moins d’AESH

Loin des grands centres urbains, dans les zones rurales, peu de données existent sur les inégalités scolaires. Elles se concentrent sur les questions de mobilité. Vivre dans de petites communes implique un trajet plus long pour aller à l’école et en revenir. Selon la dernière étude de l’Insee, en milieu urbain, seuls trois collégiens sur dix sont scolarisés en dehors de leur commune de résidence, contre huit collégiens sur dix en milieu rural et 96 % de ceux qui viennent de communes rurales très peu denses.

Cette différence de temps de trajet est encore plus flagrante au lycée. « Si la moitié des lycéens urbains doivent changer de commune, c’est le quotidien de la quasi-totalité des lycéens ruraux », relève l’Insee. C’est pourquoi l’une des principales revendications du mouvement lycéen porte sur la révision des emplois du temps trop chargés, qui ne laissent que peu de place aux activités extrascolaires, et encore moins quand les trajets s’allongent.

En outre, certains territoires sont moins pourvus que d’autres en médecins scolaires, infirmières, assistantes sociales, ou encore AESH, qui accompagnent les élèves en situation de handicap. La Seine-Saint-Denis ne compte que 15 médecins scolaires. Soit un médecin scolaire pour 23 000 élèves ! À Paris, on dénombre un médecin pour 8600 élèves, selon BFM-TV.

Concernant les AESH, les disparités territoriales sont fortes : l’académie d’Aix-Marseille atteint 33 % d’élèves en attente d’AESH, contre 3 % pour l’académie de Bordeaux, indiquent, par exemple, les données de la Direction générale de l’enseignement scolaire, fournies fin octobre 2025 à une commission parlementaire dédiée.

« Promesse républicaine non tenue »

Enfin, la question des inégalités scolaires concerne aussi la filière professionnelle. Le bac pro est ainsi passé de quatre à trois ans de formation, tandis que la réforme de 2019 a fait perdre près de quatre heures de cours par semaine aux élèves – l’actuel ministre Édouard Geffray fut le bras droit de Jean-Michel Blanquer pour son application. Au fil des réformes successives, les élèves du lycée professionnel, qui sont déjà, en moyenne, moins favorisés socialement que les autres, « se retrouvent davantage en entreprise qu’à l’école. Pour moi, c’est ça aussi l’inégalité scolaire : moins d’heures de cours, moins d’acquis », souligne Hassen Ben Lahoual.

Ces derniers jours, des lycées réputés fortement privilégiés, comme Louis-Le-Grand, Henri-IV ou encore l’Institut catholique, au cœur de Paris, ont rejoint le mouvement. Parmi les pancartes brandies, on pouvait lire : « La jeunesse dorée emmerde Bolloré », « L’État ignore la jeunesse de banlieue » ou encore « Promesse républicaine non tenue, jeunesse dans la rue ». Initiés dans les quartiers populaires franciliens, les blocages et rassemblements qui essaiment aujourd’hui partout en France touchent Damien, élève en terminale au lycée Maryse-Condé, de Sarcelles : « On se sent moins seuls. On se sent accompagnés par les autres lycées. »