Ce que la guerre au Moyen-Orient dit des fragilités de notre système alimentaire

Débats

La France importe plus de 80 % de ses engrais, dont les prix s’envolent. La fermeture du détroit d’Ormuz rappelle l’urgence à sortir d’un modèle agricole accro aux énergies fossiles. D’autres voies existent, à rebours des orientations du gouvernement.

par Sophie Chapelle

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+ 40 %. Soit 400 euros de plus pour 1000 litres par rapport au prix habituel du gazole agricole (GNR, qui bénéficie d’exemption de taxes). Voilà le montant qui s’est affiché, le 7 mars, sur la facture de Nicolas Clair, éleveur de la plaine du Forez, dans la Loire.

Carte du détroit d'Ormuz (ou Hormuz)
Carte du détroit d’Ormuz, au sud de l’Iran.
CC BY-SA 4.0 Kilyann Le Hen via Wikimedia commons

Ces hausses brutales des prix du gazole agricole ont été observées un peu partout dans l’Hexagone ces derniers jours. L’inquiétude gagne le monde agricole car le gazole représente entre 5 à 10 % des charges des exploitations. Les regards sont aussi rivés sur les engrais, dont les prix s’envolent, alors qu’ils constituent de 10 à 20 % des charges.

La cause de ces hausses ? La fermeture par l’Iran du détroit d’Ormuz depuis le 28 février, en réponse aux attaques des États-Unis et d’Israël. C’est par ce détroit, situé au large de la côte sud de l’Iran, que circulent bon nombre de marchandises, ainsi qu’un cinquième du pétrole brut et du gaz transportés dans le monde par voie maritime. La guerre au Moyen-Orient vient ainsi rappeler les fragilités du système alimentaire mondial, dépendant des énergies fossiles.

Dépendance au pétrole et au gaz

Les engrais de synthèse constituent une préoccupation majeure. Entre un quart et un tiers du commerce mondial des matières premières utilisées dans la fabrication des engrais transite par ce détroit, souligne le quotidien britannique The Guardian. C’est notamment le cas de l’ammoniac et de l’azote, deux composants essentiels de nombreux engrais de synthèse.

Voici l’édito de notre newsletter « On en Agro ! », par Sophie Chapelle. Pour la découvrir en intégralité et pour la recevoir gratuitement, c’est par là.

Le gaz fossile représente également entre 60 % et 80 % du coût de production des engrais azotés. Or, plusieurs usines dans le golfe Persique ont été fermées ces derniers jours. Le Qatar a ainsi fermé Ras Laffan, le plus grand centre industriel de production de GNL (gaz naturel liquéfié) après une attaque de drones.

Le conflit actuel pourrait aussi avoir un impact énorme sur la production d’urée – l’un des engrais les plus plébiscités au monde – qui se fait avant tout à l’aide de gaz naturel, abondant dans les pays du Golfe. L’Iran est le quatrième exportateur mondial d’urée. Et, comme plus d’un tiers (35 %) des exportations mondiales d’urée transitent par le détroit d’Ormuz, le prix de ces engrais est passé de 505 à 580 euros la tonne depuis fin février.

Sortir de la dépendance aux engrais chimiques

Le modèle agricole dominant est un colosse aux pieds d’argile. Environ la moitié de la production alimentaire mondiale dépend de l’azote synthétique. Sans ces engrais, les rendements chuteraient fortement, souligne The Guardian. « Les pénuries qui en résulteraient feraient grimper les prix des produits de base, tels que le pain, les pâtes et les pommes de terre, et rendraient l’alimentation animale plus coûteuse », ajoute le quotidien britannique.

La sécurité alimentaire de la France est « à la merci des aléas mondiaux », alertait déjà l’organisation Les Amis de la Terre, dans un document publié en novembre 2023. La France importe plus de 80 % de ses engrais, constate aussi le gouvernement dans un rapport publié en mars 2024.

Illustration de la dépendance de la France aux engrais
Le gouvernement français reconnaît la trop forte dépendance de la France aux engrais.
©Secrétariat général à la planification écologique

Une large part de ces engrais provient de pays hors de l’Union européenne. Cela crée une double dépendance, à la fois aux pays tiers et aux énergies fossiles, qui servent à fabriquer les engrais de synthèse. Le rapport du gouvernement observe également que certaines régions agricoles sont plus dépendantes aux engrais de synthèse, particulièrement celles en grandes cultures, comme les Hauts-de-France, où l’élevage tend à disparaître.

Cette situation met en lumière « l’intérêt agronomique de la présence de l’élevage sur un territoire », ajoute ce rapport. Les déjections animales fournissent en effet de la matière organique, sous forme de fumier par exemple, qui constituent une ressource alternative aux engrais de synthèse. Or, ce sont les fermes d’élevage qui peinent le plus à trouver des repreneurs en France.

D’autres pratiques agricoles possibles

Bonne nouvelle : sortir l’agriculture de la dépendance aux engrais de synthèse est possible. L’agriculture biologique parvient précisément à se passer complètement des engrais chimiques – c’est d’ailleurs l’un de ses fondements.

De nombreuses études montrent qu’il est possible de nourrir l’Europe en quantité suffisante sans recours aux engrais chimiques, comme cet article de la revue scientifique Nature en 2017, le scénario « Ten Years For Agroecology in Europe » (Dix ans pour l’agroécologie en Europe) de l’Institut du développement durable et des relations internationales en 2018, ou bien encore ces études du CNRS en 2021 et en 2022.

Il s’agit donc, à la fois, de soutenir financièrement l’agriculture biologique (comme c’est déjà le cas pour l’agriculture conventionnelle dépendante des milliards d’euros publics) et, plus largement, les pratiques agricoles qui produisent sans engrais de synthèse, d’accompagner les transitions et de donner envie de s’installer. Car relever le défi d’une véritable souveraineté alimentaire ne pourra se faire dans un contexte de précarité économique et sociale des agricultrices et agriculteurs.