Fleur Breteau : « On ne peut plus douter du lien entre pesticides et maladies »

Écologie –Pesticides

Une manifestation se prépare le 3 octobre contre la multinationale Syngenta. « On n’arrivera pas à guérir dans un monde qui nous empoisonne » explique Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère, dans un entretien à « Basta! ».

par Sophie Chapelle

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Basta! : Il y a un peu plus d’un an, lors du vote de la première loi Duplomb, vous manifestiez votre colère à l’Assemblée nationale en pointant du doigt les députés de toutes les droites qui avaient voté pour cette loi. Êtes-vous toujours en colère face aux décisions politiques prises sur les pesticides ?

Fleur Breteau : Bien sûr, et c’est une colère sur laquelle nous avons mis des mots, des chiffres. Nous avons nommé nos adversaires, qui sont les industriels de l’agriculture et de la chimie, et leurs soutiens au Parlement, dans les partis du centre, des droites et de l’extrême droite.

Mais il n’y a pas que la colère qui met en mouvement. Depuis plus d’un an, il y a tout ce processus de joie, de rencontrer des gens, de se retrouver de plus en plus nombreuses et nombreuses. Que ce soit dans le collectif, dans des réunions publiques ou dans la rue, les gens nous arrêtent, nous parlent.

À Cancer Colère, on reçoit énormément de messages de sympathie, de soutien. Cela montre bien que la libération de la parole allège l’âme, et a des effets très puissants de ricochet à l’échelle des individus, de leurs familles, de leurs proches. Et ça fait vaciller le système.

Quel est le déclic qui vous a permis de politiser le cancer ?

Il y a plusieurs étapes, mais c’est le diagnostic de mon deuxième cancer, à 19 h 30. Et puis, à 2 h 30 du matin, Nicolas, un de mes plus proches amis, meurt d’un cancer à 46 ans. Sa fille allait avoir dix ans un mois plus tard. Ça, c’est un moment de colère.

Mais il y a aussi le vote de la loi Duplomb par les sénateurs [en juillet 2025, ndlr], qui se réjouissent, dans les médias, d’avoir voté une loi qui aide les agriculteurs. J’étais en chimiothérapie ce jour-là, quand j’ai appris que les fabricants de pesticides peuvent aussi fabriquer des traitements contre le cancer.

C’est pour cela que mettre des mots sur sa colère, s’informer, est indissociable de la colère, pour qu’elle prenne une forme et lui donner un sens. Sur cancercolere.org, il y a plein de ressources, des tracts, des manuels... On documente ensemble. Ce n’est pas notre métier, mais on le fait pour trouver des chiffres fiables, vérifiables, sourcés.

On comprend ainsi qu’on n’est pas responsable de nos maladies. Les pouvoirs publics, le gouvernement et les législateurs du centre, des droites et de l’extrême droite votent des lois qui nous font tomber malade et qui vont faire exploser notre système de santé. Le cancer est le premier poste de dépense maladie en France : plus de 27 milliards d’euros en 2023.

Dans votre livre, « Cancer Colère », vous racontez le quotidien des personnes frappées par le cancer, l’angoisse de connaître « la faute » qu’on a pu commettre face à l’annonce du radiologue, puis les semaines de chimio, la radiothérapie, les douleurs, la fatigue, les nausées... Vous pointez le fait qu’on peut très vite se retrouver sans revenu quand on tombe malade. Pourquoi teniez-vous à raconter les coulisses de la maladie ?

Ce qui m’a percutée pour le traitement de ce deuxième cancer, c’est le visage des gens que je croisais tous les jours, les autres malades. Ce gamin de 19 ans avec une tumeur au cerveau, cette jeune femme enceinte de son premier enfant qui était en chimio... Très souvent, on parlait, mais on ne se donnait pas forcément nos prénoms. Ils ont fait partie de mon traitement, parce qu’entre malades, on se comprend, on n’a pas forcément besoin de beaucoup discuter. Ce sont ces gens-là qui m’ont portée quand j’étais à l’Assemblée nationale.

C’est là où je me suis rendu compte qu’on était tous méprisés par le législateur qui vote les lois pesticides. Et c’est important aussi de montrer qu’on est nombreuses et nombreux à l’hôpital, et ce qu’il s’y passe : des infirmières et des aides-soignantes au bout du rouleau, des oncologues qui n’en peuvent plus et qui soignent à la chaîne. Pendant des semaines, j’ai pensé à une malade d’origine maghrébine qui travaillait dans le nettoyage depuis des décennies et dont la tumeur est très certainement liée à son métier. C’est d’une telle violence...

déploiement de la banderole "moins de paysan·nes c'est plus de malades" avec le sigle cancer colère
Mobilisation du collectif Cancer Colère lors de l’examen de la pétition contre la loi Duplomb, le 11 février 2026 à Paris.
© Sophie Chapelle

Vous évoquez à plusieurs reprises dans votre livre le nom de Laure Marivain, fleuriste, qui a perdu sa fille Emmy d’une leucémie, à cause de son exposition aux pesticides quand elle était enceinte. En quoi l’exposition aux risques chimiques, dans le cadre du travail, vous a-t-elle interpellée ?

Tomber malade à cause de son travail... On a déjà de plus en plus de mal à gagner notre vie par le travail. Si, en plus, on doit sacrifier notre santé et la santé des enfants, puisqu’un parent, par son métier, peut transmettre une contamination à son enfant... C’est la preuve qu’on est dans la faillite totale des pouvoirs publics censés nous protéger des dangers collectifs et qui préfèrent ne pas déranger l’activité économique.

C’est d’autant plus insupportable que les femmes sont plus précarisées – elles gagnent en moyenne 23 % de moins que les hommes – et sont moins bien indemnisées quand elles sont malades. Il y a un scandale de genre sur le cancer et les épidémies de maladies chroniques en termes de recherche, de protection, de traitements aussi : beaucoup de traitements ont été testés sur le corps des hommes et pas sur le corps des femmes.

Aujourd’hui, le cancer du sein n’est pas reconnu comme maladie professionnelle. Or, la France est championne du monde du cancer du sein. 97 % des études faites sur les cancers professionnels concernent le corps des hommes ou une population non différenciée par le genre. Seuls 2,9 % des études sur les cancers professionnels concernent le corps des femmes. Alors que plus de 90 % des produits chimiques ont des effets de perturbations hormonales et que la grande majorité des tissus physiologiques des femmes réagissent aux perturbations hormonales.

On est face à un scandale sanitaire ! On ne protège pas les femmes dans leur métier. L’ouvrage collectif dirigé par Anne Marchand, Ce que le travail fait aux femmes. Au cœur de l’épidémie de cancer du sein (octobre 2026, Éditions de l’atelier), est édifiant sur l’invisibilisation des cancers professionnels de femmes.

Que répondez-vous à celles et ceux qui arguent que les cancers peuvent être provoqués par bien des facteurs – mode de vie, tabac, pollution de l’air, expositions professionnelles, vulnérabilité génétique... – pour relativiser le rôle des pesticides ?

On ne peut plus douter du lien entre pesticides et maladies. Le Conseil national de l’ordre des médecins, un très dangereux repère d’ultra-gauchistes (sic), l’a dit le 30 juillet 2025 [« Le doute n’est pas raisonnable lorsqu’il s’agit de substances susceptibles d’exposer la population à des risques majeurs : troubles neuro-développementaux, cancers pédiatriques, maladies chroniques », ndlr]. La santé publique doit être un principe souverain.

Faire douter aujourd’hui du lien entre pesticides et maladies est irresponsable, puisque des personnes tombent malades alors qu’elles ne devraient pas. La désinformation empêche les politiques de prévention de santé publique. Pour contrer ce déni, nous avons réalisé sur cancercolere.org un document avec les six arguments irréfutables concernant les liens entre maladies et pesticides.

deux personnes arborent le t-shirt Cancer Colère
Le 11 février 2026, à Nord-sur-Erdre en Loire-Atlantique, plusieurs centaines de personnes dont des membres de Cancer Colère, se sont réunies devant l’usine de captage d’eau potable pour soutenir la proposition de loi visant l’interdiction de l’usage des pesticides sur les aires de captage.
© Nolwenn Weiler

Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, a dénoncé en juillet 2025 une « hystérie » autour des pesticides. Cette accusation d’hystérie, la biologiste américaine Rachel Carson en a aussi fait les frais dès 1962, année de la publication de son ouvrage « Printemps Silencieux ». Les preuves qu’elle apporte sur les effets sanitaires catastrophiques du DDT vont pourtant concourir à l’interdiction de cet insecticide dix ans plus tard. Comment agir face au dénigrement orchestré par les partisans des pesticides ?

À l’évidence, on a une force, c’est notre nombre. Une fois qu’on comprend que notre santé est menacée et qu’on n’arrivera pas à guérir dans un monde qui nous empoisonne, c’est un moteur bien plus fort que des dividendes d’actionnaires. Il s’agit de notre vie à nous, de toutes les personnes qu’on aime, de notre environnement. Ces gens-là nous volent aussi notre imaginaire, ce pouvoir de se projeter dans dix ou vingt ans en train de danser, de bosser, de faire des trucs trop cool qui nous passionnent dans la vie.

Notre nombre fera la différence. Aujourd’hui, on est en train de se retrouver, de se rassembler autour de tout ce qui nous est commun : la défense de l’eau potable, de la santé des enfants, de l’hôpital, de l’accès aux soins, de la Sécurité sociale.

Personne n’a envie de tomber malade pour sauver une filière agricole industrielle. Cette lutte est en train de dépasser tous les clivages politiques, de classe sociale aussi. Beaucoup de femmes sont impliquées. Et c’est aussi une lutte très créative. Les gens ont un million d’idées et se sont emparés de Cancer Colère. Aujourd’hui, on est des millions de colères qui, mises en action, sont très puissantes.

Vous appelez à rejoindre la mobilisation prévue le 3 octobre devant le site de la multinationale Syngenta à Saint-Pierre-la-Garenne, dans l’Eure. Qu’attendre de cette manifestation ?

C’est un rassemblement de la société civile qui ne s’est jamais vu, à l’appel de la Confédération paysanne, de Cancer Colère, des Soulèvements de la terre, et d’un collectif qui accompagne les victimes de pesticides dans la reconnaissance officielle de leur maladie. On va être des milliers.

affiche dessinée avec le site Syngenta et des milliers de personnes qui convoient en sa direction aux côtés de tracteurs
Une mobilisation Stop Pesticides appelle à se rassembler le samedi 3 octobre devant le site de la multinationale Syngenta dans l’Eure.

Des malades, des victimes, des paysans et paysannes et des soignants, vont être en tête de cortège. Des gens qui ne sont pas dans des collectifs nous rejoignent parce qu’ils sont impactés et se sentent profondément concernés. Des mutuelles de santé appellent aussi à la mobilisation, ainsi que des associations de parents d’élèves, des infirmières scolaires, des collectifs de juristes, d’avocats... Comme nous sommes mis en danger par le législateur lui-même, c’est à nous de nous défendre.

On va aussi se compter, et brandir haut et fièrement des pancartes avec un prénom, une pathologie et un âge d’arrivée de diagnostic ou de décès, pour des pathologies qui nous concernent nous, ainsi que des proches qui ne peuvent pas se déplacer. Des milliers de personnes vont brandir ces vies impactées du fait des causes environnementales délibérément ignorées par les pouvoirs publics et qui s’aggravent avec leurs lois agricoles. Nous ne sommes pas en train de défendre une idéologie, mais la vie des gens, nos vies à nous. On défend le principe de la vie.

Bien que le mouvement Cancer Colère ait été initié il y a seulement quelques mois, des antennes locales émergent dans plein de localités. Qu’est-ce que cette présence et ces récits sur la maladie changent ?

C’est un acte politique de témoigner de sa maladie. On relie la réalité à des politiques. C’est ce ping-pong entre l’intime et le politique qui fait vaciller le récit selon lequel le cancer fait partie de la vie humaine ou que la souveraineté alimentaire passe forcément par les industriels et les pesticides. On sait que tout cela est faux.

Parler de nos vies permet de démasquer ces politiques qui sont en train de foutre en l’air les politiques de prévention de santé publique. Tout cela se passe au niveau très local, du repas de famille à la machine à café avec les collègues, à l’échelle d’un hameau, d’un quartier, d’une petite ville...

Je pense à cet agriculteur du Lot qui m’a dit : « Fleur, j’ai parlé au café pour la première fois de mes cancers devant tous les collègues, qui sont tous malades. J’ai dit que c’était à cause des pesticides. Il y a eu un silence de mort, ils sont tous venus me taper sur l’épaule et ils sont sortis un à un. Et après, la patronne du café m’a dit “merci”. » C’est d’une puissance ! Il pensait qu’il allait s’effondrer, mais il en est ressorti grandi, plus fort. Elle fait peur cette parole, mais quand les mots sont dits, personne ne peut dire que tu te trompes. C’est irréfutable.

« Si nous, les malades, incarnons un système économique qui part en vrille, il existe des gens qui incarnent notre guérison. » Qu’avez vous envie de dire aux paysans qui dépendent des pesticides ?

On comprend bien qu’ils sont enfermés dans un système. Ce qu’on veut, c’est que l’agriculture paysanne soit subventionnée. On ne veut plus que les subventions publiques aillent massivement vers les industriels de l’agriculture et la chimie, comme c’est le cas aujourd’hui. Il faut que l’État investisse massivement et exclusivement dans les pratiques paysannes respectueuses de la santé et de l’environnement. Et qu’il soutienne aussi les paysannes et paysans dans la sortie des pesticides.

C’est une nécessité que les malades, les victimes, l’ensemble des citoyennes et citoyens soient aux côtés de la Confédération paysanne, de Solidarité Paysans, et de toutes ces personnes qui réclament des moyens pour un revenu digne, et pour sortir des pesticides. On sait qu’ils sont les premières victimes des pesticides. On sait aussi que moins de paysans et de paysannes, c’est plus de malades.

L’autonomie du monde paysan, c’est ce que les industriels de l’agriculture et de la chimie veulent détruire. Nous, on veut que le monde paysan subsiste, retrouve son autonomie, grandisse et soit fort.

Boîte noire

Cet entretien a été réalisé dans la journée du jeudi 24 septembre. Le matin, Fleur Breteau et moi-même avons répondu aux questions du média indépendant Lundimatin.