Journée de travail de 12h, restriction du droit de grève... Le projet de loi libertarien de Milei

Rapports de forceTravail

Le Sénat argentin examine ce 11 février la réforme du travail voulue par le président d’extrême droite Javier Milei. Au même moment, les syndicats manifesteront pour dénoncer une remise en cause des droits et protections collectives.

par Stéphane Ortega

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« Par l’ampleur des droits qu’il abroge, la diversité des questions qu’il aborde et la gravité des reculs qu’il engendre, ce projet de loi n’est comparable qu’à la réforme du travail mise en œuvre sous la dictature civilo-militaire de 1976 », s’indigne la centrale syndicale argentine CTA-A, dans un communiqué de presse publié fin janvier.

Elle n’est pas la seule à alerter. Pour la Confédération syndicale internationale, à laquelle sont affiliés les principaux syndicats argentins (CGT, CTA-T, CTA-A), cette réforme « viserait à supprimer des protections constitutionnelles des travailleurs, à affaiblir les syndicats et à porter gravement atteinte aux droits fondamentaux du travail ».

La volonté de réformer le marché du travail au bénéfice des entreprises fait partie des obsessions de Javier Milei depuis son arrivée au pouvoir, en décembre 2023. Trois semaines après sa prise de fonction, alors que le nouveau président d’extrême droite multipliait les annonces de réforme impliquant des coupes budgétaires et visant le droit de manifestation ou ceux du travail, il fanfaronnait sur Twitter : « L’Argentine est un autre pays. Le capitalisme triomphe. »

Pourtant, plusieurs de ses projets de loi ou de ses décrets ont été amoindris dans leur portée, soit par les tribunaux, soit par les tractations politiques rendues obligatoires par le rapport de force au Sénat comme à la chambre des députés, le parti de Milei, La Libertad Avanza, n’y ayant pas la majorité.

Mais, fort de la progression électorale de sa formation politique lors des élections législatives de mi-mandat en octobre 2025, Javier Milei remet le couvert. Cette fois-ci, avec un projet de loi dit de « modernisation du travail » présenté au Congrès fin 2025. Le texte, initialement promis à une procédure accélérée, sera examiné par le Sénat ce mercredi 11 février, avant d’être présenté aux députés le 18 février.

Offensive XXL contre les droits des travailleurs

Sous couvert de modernisation, le projet de loi, qui compte près de 200 articles, redessine les rapports de force entre employeurs et travailleurs. Concrètement, il s’attaque aux conventions collectives. D’abord, en ouvrant la possibilité que les protections qu’elles offrent puissent être renégociées annuellement, au lieu d’être reconduites automatiquement. Ensuite, en permettant que des accords d’entreprise inférieurs en droits priment sur elles.

Mais les conventions collectives ne sont pas seules dans le viseur du président libertarien. Outre un assouplissement des règles d’embauche et de licenciement, le projet de loi supprime le fonds de promotion du cinéma et démantèle plusieurs statuts professionnels, dont celui de journaliste.

Il autorise aussi à étendre la journée de travail de huit à douze heures. Dans le même temps, il instaure une « banque d’heures » : un dispositif qui permettrait aux employeurs de s’affranchir du paiement majoré des heures supplémentaires. À la place, celles-ci pourraient être récupérées sous forme de congés ou de journées de travail réduites.

Baisses d’impôts pour les entreprises

Autres mesures favorables au patronat : la baisse du taux d’imposition des sociétés de 35 % à 31,5 %. Mais aussi la réduction de 6 % à 5 % des cotisations patronales aux caisses de prévoyance sociale gérées par les syndicats. Avec, pour conséquence, un manque à gagner estimé à 700 millions de dollars par an par la CGT, la première confédération du pays.

L’affaiblissement de la protection sociale des travailleuses et travailleurs ne s’arrête pas là. Le projet de loi instaure une contribution de 3 % de la masse salariale des employeurs vers un fonds d’indemnisation des licenciements en contrepartie d’une réduction de 3 % des charges patronales destinées au financement des retraites.

Pour justifier son texte, l’exécutif prétend qu’il a pour objectif de réduire le secteur dit informel, qui emploie plus de 40 % des Argentins. Avec, comme argument, que ce sont les protections des salariés qui contraignent les employeurs à faire travailler des gens sans contrat, sans protection sociale, qu’ils ont le loisir de licencier comme ils le souhaitent, sans verser la moindre indemnité. Une vision que conteste la CGT argentine, pour qui cet ensemble de mesures « aggravera la précarité de l’emploi et érodera les droits des travailleurs ».

Grèves et syndicats pris pour cible

Si le gouvernement s’applique à réduire les droits et les protections du monde du travail, il n’oublie pas de s’en prendre à leurs moyens de se défendre. Ainsi, le texte s’attelle à restreindre le droit de grève. Il fixe de nouveaux secteurs d’activité présentés comme essentiels dans lesquels les arrêts de travail seront soumis à un niveau minimum d’activité.

Sont concernés les transports, l’éducation, l’hôtellerie-restauration, les médias ou encore toute production de biens et services destinés à l’exportation. Soit, une liste à la Prévert dans la mesure où l’Argentine exporte à la fois des produits agricoles, du pétrole, des minerais ou encore des voitures pour les seuls biens.

Le gouvernement limite également les outils qui permettent de construire les mobilisations et l’action syndicale en général. Ainsi, l’organisation de réunions sur les lieux de travail deviendrait soumise à l’autorisation des employeurs. Et, en cas de conflit, l’occupation effective d’une entreprise ou la simple incitation à une occupation deviendrait une infraction grave pouvant conduire au licenciement.

Enfin, pour réduire les capacités des syndicats, le gouvernement s’attaque à leur financement. Il prévoit notamment de mettre fin au prélèvement obligatoire par les employeurs d’une cotisation reversée à ceux-ci pour défendre les travailleuses et travailleurs.

Manœuvres parlementaires

Une potion aussi amère ne pouvait qu’engendrer une réaction. Le 18 décembre, une première mobilisation poussait des dizaines de milliers d’Argentins dans les rues de plusieurs villes du pays. Mais depuis, la CGT d’un côté, le gouvernement de l’autre se sont attelés à négocier.

Le palais présidentiel a proposé des deals aux formations politiques représentées au Congrès qui ne font pas partie de sa coalition et dirigent des provinces. Certaines dispositions du projet de loi ayant un impact direct sur le financement des provinces pourraient être soustraites du texte lors de sa présentation au Congrès en échange du soutien de ces partis.

De son côté, la CGT, proche des partis péronistes modérés, a privilégié des négociations avec le gouvernement pour tenter d’atténuer certaines dispositions du texte, tout en discutant avec les partis d’opposition afin de le contrer au Congrès. Pour autant, la confédération syndicale a décidé vendredi 6 février d’appeler à une grande manifestation devant le Sénat, à 15 heures à Buenos Aires. Mais sans appel à une grève nationale, même si certains secteurs de la puissante organisation syndicale ont déposé des arrêts de travail de 24 heures qui s’ajouteront aux grèves.

Pour la suite, la CGT a affirmé ne pas exclure d’appeler à une journée de grève générale. Mais si elle s’y résout, elle devra accélérer son calendrier car Javier Milei a exprimé sa volonté que le projet soit adopté au plus tard au 1er mars, quitte à abandonner quelques mesures en cours de route.