L’une est politologue, militante écologiste, antiraciste et cofondatrice du Front de mères, premier syndicat de parents des quartiers populaires. L’autre est militante lesbienne et féministe, cofondatrice de l’Association des journalistes LGBT+ (AJL) et ex-élue écologiste au Conseil municipal de Paris. Toutes deux sont également autrices : Fatima Ouassak a notamment publié La Puissance des mères (La Découverte, 2020) et Pour une écologie pirate (2023) ; Alice Coffin s’est quant à elle démarquée avec Le Génie lesbien (Grasset, 2020). Fortes de leurs expériences respectives, elles ont choisi d’écrire un livre à quatre mains : Le Camp du bien (Les liens qui libèrent, septembre 2026), qui se réapproprie une formule de disqualification de la gauche pour appeler à un mouvement commun contre l’extrême droite et « l’extrême centre ». Entretien croisé.
Basta! : Comment avez-vous eu l’idée de bâtir un pont entre vos expériences militantes et d’en faire un livre ?
Alice Coffin : Nous partageons clairement une expérience militante, mais je pense que ça va un peu au-delà. Il y a une expérience d’autrice aussi, et c’est d’ailleurs grâce à cela qu’on s’est rencontrées, au moment où nos livres respectifs, Le Génie lesbien et La Puissance des mères, ont reçu le prix de l’essai féministe de Causette. On se rejoignait sur un troisième point, peut-être plus rare : nous sommes toutes les deux très impliquées dans le système électoral. Pas simplement pour peser sur la politique, comme peuvent le faire des militantes, mais en participant à des campagnes pour d’autres, sans pour autant être adhérentes d’un parti.
Fatima Ouassak : Dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027, je pense que ce livre a un côté un peu mégalo, mais qui est en fait une conscience partagée de participer à ce qui marche à gauche. C’est-à-dire regarder un peu en arrière et analyser ce qui a effectivement fonctionné sur la dernière décennie, même si cela n’a pas forcément toujours abouti : les Gilets jaunes, le mouvement climat, les luttes féministes, le combat du Comité Adama, etc.
Pour nous, ce qui se met en mouvement est déjà significatif : cela veut dire qu’on ne se résigne pas. Tout cela a pesé sur la gauche dite de rupture, et on y a participé, mais pas que nous deux. Il s’agit de valoriser le travail autonome par rapport à celui des partis politiques, dont le rôle consiste à écouter ce que font les militants et les militantes autonomes, à en prendre la mesure, et à le porter électoralement.
Pourquoi avoir choisi de vous entretenir avec certains de vos adversaires politiques, comme le journaliste de CNews Pascal Praud ou Geoffroy Lejeune, ancien directeur de la rédaction du magazine d’extrême droite « Valeurs actuelles », et désormais à la tête du « Journal du Dimanche », également détenu par Bolloré ?
Fatima Ouassak : Alors ça, c’est vraiment une idée d’Alice ! (rires)
Alice Coffin : C’est un exercice et un dispositif que j’ai déjà mis plusieurs fois en pratique, quand j’ai, par exemple, fait un long entretien avec Frigide Barjot suite à La Manif pour tous en 2012-2013. Nous assumons faire partie d’un camp, qui n’est pas à l’origine d’une terrible fracturation de la société française, comme certains discours voudraient le faire croire, mais qui rend le débat public intéressant.
Assumer un point de vue n’empêche pas des points de rencontre. Nous avons fait des entretiens avec des adversaires bien au-delà de l’extrême droite, pour lesquels nous avons posé notre cadre : une démarche journalistique qui consiste à bien préciser que nous posions les questions et que nous tenions la plume ensuite. Donc ce ne sont pas des discussions : s’il est évident que personne n’allait convaincre l’autre, cela nous permet cependant d’apprendre beaucoup de choses sur leurs positions, leurs stratégies, et aussi, parce que c’est toujours une question intéressante, sur ce qu’ils pensent, eux, de notre stratégie et de l’état de nos mouvements.
Il y a aussi une volonté d’élargir le public. C’est-à-dire de parler aux nôtres, ou à celles et ceux qui pourraient devenir les nôtres autour d’un camp du bien. Le but est aussi que cela soit lu bien plus largement. Donc, évidemment, c’est plus simple d’escompter pouvoir toucher un autre public si on a des voix qui sont dans leur camp à eux.
Je suis à l’inverse très surprise – et c’est aussi l’objet de notre entretien avec Edwy Plenel, de Mediapart – du choix de beaucoup de médias de gauche de ne jamais recevoir et de ne jamais interviewer des Pascal Praud ou des Geoffroy Lejeune, alors que nous sommes interviewées par les médias d’extrême droite – même Sonia Mabrouk [journaliste sur CNews et Europe 1, ndlr] m’avait interviewée au moment de la parution du Génie lesbien. J’avais presque plus de sollicitations de ces médias-là. Pourquoi ce n’est pas vrai en sens inverse ?
Fatima Ouassak : Aujourd’hui, le Rassemblement national (RN) est le premier parti de France en intentions de vote, donc ça n’a plus aucun sens de dire qu’on ne parle pas avec ces gens-là au prétexte qu’on va leur donner de la force.
Cela participe aussi à la stratégie de l’extrême centre de nous mettre à distance, en disant : on ne parle pas aux extrêmes, le débat se fait entre gens de bonne compagnie, autour de la raison, de la neutralité. Donc on ne parle pas à l’extrême droite, mais on ne parle pas non plus à des gens comme Alice et moi. C’est aussi ça qu’on a voulu montrer.
Et cela ne signifie absolument pas une forme de solidarité avec l’extrême droite, au contraire. Mais c’est une manière de mettre en garde contre le piège qu’organise l’extrême centre dans une mise à distance équivalente de ce qu’il considère comme les deux extrêmes opposés. Au-delà de la dimension plus idéologique ou philosophique, je trouve que c’est à prendre en considération d’un point de vue stratégique.
Auriez-vous, par exemple, défendu l’embauche de Charles Sapin, ex-directeur adjoint de « Valeurs actuelles », comme éditorialiste à France Inter ?
Alice Coffin : J’aurais plutôt défendu cela, à condition de poser la question de qui est, en face, représenté dans le camp du bien. Quand a-t-on eu Rokhaya Diallo comme chroniqueuse à France Inter ? Quand notre camp peut-il intervenir dans cette matinale-là ? Nous n’avons jamais été représentées. Il y a un problème. On analyse de près l’exemple de « L’heure de vérité », la nouvelle émission politique de France 2, où Eugénie Bastié [éditorialiste très réactionnaire pour Le Figaro et CNews, ndlr] a été annoncée comme chroniqueuse, au nom du respect d’un « pluralisme éditorial ». Là, c’est de nouveau une plaisanterie, car il manque quand même quelqu’un en face qui soit susceptible de poser des questions avec un savoir antiraciste et féministe.
Fatima Ouassak : Le problème, ce n’est pas seulement comment on donne la parole à l’extrême droite. C’est aussi, et surtout en réalité, comment on donne la parole plus à gauche, et davantage dans sa radicalité, à partir du moment où cela structure de futurs débats électoraux.
Alice Coffin : Il y a également une volonté, pour nous, d’être inattaquable sur certains points. Donc c’est aussi pour cela qu’on a mené autant d’entretiens. Ce qui nous permet d’être extrêmement virulentes, c’est qu’on fait le boulot d’aller donner la parole à celles et ceux qui ont accepté de nous répondre quand on attaque.
Emmanuel Macron n’a pas répondu à votre demande d’interview. Quelle est la question que vous auriez aimé lui poser en priorité ?
Fatima Ouassak : Cela aurait surtout eu du sens pour le confronter. J’aurais aimé lui poser plusieurs questions, mais ma priorité aurait été de lui dresser la liste des répressions policières des mouvements sociaux sur ces dix dernières années. Notamment les Gilets jaunes, mais pas seulement. Aussi sur les suites de la mort de Nahel Merzouk, de celles de Zineb Redouane à Marseille, de toutes ces gueules cassées, les mutilations des adolescents qui ont perdu une main, etc. Il y a toute une liste, que dresse d’ailleurs Basta!. J’aimerais lui demander : étant donnée cette liste, est-ce que vous n’avez pas l’impression d’avoir du sang sur les mains ? Y a-t-il quelque chose que vous regrettez là-dedans, ou est-ce pour vous normal de réprimer ainsi les mouvements sociaux ?
Alice Coffin : Le positionnement actuel du pouvoir exécutif a des résonances historiques, comme le montre l’historien Pierre Serna, qui a forgé le concept d’extrême centre qui provient de la Révolution française jusqu’au macronisme. Le macronisme s’est autodéfini comme ne faisant pas partie des extrêmes, et c’est tout. Donc j’aurais envie de demander à Emmanuel Macron : cela répond-il à une stratégie que vous avez étudiée ? Comment vous définissez-vous ? Nous estimons que vous êtes d’extrême centre, alors répondez-nous.
Et vous, comment définissez-vous « l’extrême centre » ? Dans votre livre, il semble englober aussi plusieurs partis de gauche...
Alice Coffin : Je cite souvent Sophia Aram, qui l’a défini pour nous.
Fatima Ouassak : Oui, Sophia Aram, qui sort de sa place d’humoriste et a toujours eu ce côté un petit peu éditocrate, a une chronique dans Le Point. Et il y en a une où elle dit : « On est nombreux à ne pas vouloir de la France insoumise, donc de l’extrême gauche, et on est nombreux à ne pas vouloir de l’extrême droite et du RN. Et on est orphelins d’une organisation, d’une structuration de ce mouvement. » Elle dit aussi : « De Raphaël Glucksmann à Bruno Retailleau, il y a beaucoup plus de choses qui nous lient, qu’entre Gluksmann et Mélenchon, ou Retailleau et Le Pen. » Mais encore : « Il faudrait se mettre d’accord et s’organiser parce qu’on va gagner si on se met ensemble contre ces deux extrêmes mortifères. » Je trouve qu’elle définit bien l’extrême centre.
Alice Coffin : Et on voit que leurs comportements, leurs pratiques et leur vocabulaire sont finalement très similaires, notamment sur la Palestine.
N’avez-vous pas peur, en utilisant l’expression d’extrême centre, de donner des gages aux pourfendeurs des « extrêmes » justement, à ceux qui s’attaquent à l’extrême gauche, au même titre qu’au RN ?
Alice Coffin : C’est le cas, de toute façon. C’est omniprésent dans le discours, que ce soit dans le récit qui est fait de la situation politique en France, dans les discours journalistiques... À partir du moment où c’est déjà là, il est extrêmement important pour nous de donner une autre grille de lecture : ne pas désigner l’extrême centre comme tel, cela revient à faire leur communication.
Car c’est une stratégie de communication de ce camp de l’extrême centre que de veiller à ne pas être défini, à ne jamais être présenté comme un camp, ce qui lui permet de pointer les autres extrêmes. Que propose-t-on pour le contrer ? Entre autres, cette notion d’extrême centre, qui commence d’ailleurs à être de plus en plus utilisée. Il y a aussi une volonté de pirater la narration, telle qu’elle se fait en ce moment, du champ politique.
Fatima Ouassak : Ce sont les Gilets jaunes qui ont imposé cette grille d’analyse. Quand ils ont eu affaire à cet extrême centre qui, jusque-là, se donnait à voir comme plutôt neutre, ils se sont pris des coups de matraque, ils ont perdu un œil.
Il se sont rendu compte de la réalité de l’État de Macron qui s’est radicalisé – et on le voit encore ces derniers jours avec la mobilisation des lycéennes. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à parler d’extrême centre.
Et pourquoi parler d’extrême centre ? C’est pour expliquer pourquoi on ne fait pas barrage. Si on continue à dire, qu’en fait, c’est le centre, la gauche molle, ça ne dit rien de leur radicalisation. Or, selon moi, il n’y a pas de « moins pire » entre l’extrême centre et l’extrême droite. Il faut pouvoir avoir un mot commun pour le dire. Une autre expression issue du mouvement des Gilets jaunes donne aussi à réfléchir : celle de régime libéral-autoritaire, qui est pour moi un peu l’équivalent de l’extrême centre.
Quand vous exprimez votre refus de faire barrage à l’extrême droite, est-ce que cela vaut aussi pour le second tour ? Dans l’éventualité d’un duel entre Marine Le Pen et Édouard Philippe, par exemple, vous n’irez pas voter contre le RN ?
Fatima Ouassak : On n’appellera pas à faire barrage, comme on l’a déjà fait. Parce que, d’un côté, l’extrême droite est un danger pour les lesbiennes, les musulmanes, les enfants… Mais, de l’autre, cet extrême centre ne nous calcule jamais, et mène d’ailleurs campagne contre notre camp. Et soudain, pendant l’entre-deux tours, on nous demande de signer des tribunes ou des pétitions pour faire front commun contre l’extrême droite. On l’a fait lors des dernières élections. On a joué le jeu du barrage, avec cette idée du moins pire. Mais cette fois, nous ne le ferons pas.
Il s’agit pour nous deux, et on verra qui nous suit, de rompre avec une demande qui nous a été adressée et qu’on a un temps acceptée. Pourquoi le dire maintenant et pas entre les deux tours ? Parce que, pour nous, ce refus du barrage participe de la stratégie gagnante pour Jean-Luc Mélenchon, pour qui on se positionne clairement. Il s’agit de dire dès maintenant à l’extrême centre : cette fois, ne comptez pas sur nous, c’est à vous de voter pour la gauche de rupture.
Cela sera reçu avec des sourires, mais cela permet de leur balancer la patate chaude : arrêtez de nous demander, à nous, de voter pour vous, pour éviter le RN. Cette fois, c’est votre responsabilité, vous qui avez failli. C’est vous qui êtes au pouvoir, vous qui avez permis à l’extrême droite d’être aussi haut dans les sondages, donc c’est à vous, aujourd’hui, de prendre la mesure du fait que vous êtes trop faibles pour gagner au deuxième tour, et, concrètement, de voter Mélenchon.
Alice Coffin : C’est vrai, quand tu parles de refiler la patate chaude, parce que c’est quand même incroyable que, justement, ils puissent à la fois reconnaître que les principales cibles de l’extrême droite soient aussi celles à qui ils demandent ensuite de faire barrage contre le RN.
Après, ça repose aussi sur une analyse un peu différente de la situation de celle qui est faite en ce moment. Pour les étudier beaucoup, on a une idée des positionnements des autres.
L’extrême centre, malgré toutes ses déclarations, va choisir entre Le Pen et Mélenchon. Et ils ne voudront pas du RN parce qu’ils auraient trop à y perdre. Par rapport à l’image de la France à l’international, ce serait très compliqué à assumer pour eux. Pareil, sans doute, pour un certain nombre de mesures que mettrait en place très rapidement le RN et dont on peut penser qu’elles les révulsent. Depuis la publication du livre, nous recevons des réactions de gens un peu surpris de ce positionnement, mais à la fin, cela l’emporte presque facilement. Car c’est une stratégie par l’optimisme. Cela montre la nécessité d’une bascule de ce discours, celui du vote pour le moins pire, qui sera perdant, en plus de ne pas être très agréable à tenir.
Fatima Ouassak : C’est une discipline, en fait, de dire qu’on va gagner en 2027 et réussir à convaincre. Nous faisons le pari – et nous le pensons vraiment – qu’au moment du deuxième tour, cet extrême centre se pincera le nez mais ira voter Mélenchon, comme nous lorsque nous avons voté Macron et compagnie.
Votre livre se présente à la fois comme un manuel militant et comme un ouvrage d’analyse des mouvements sociaux récents. Le « camp du bien » est-il destiné à devenir lui-même un mouvement à part entière ? Est-ce votre souhait ?
Fatima Ouassak : Avant d’être un souhait, c’est un risque. Ce n’est pas rien de s’approprier une appellation, le camp du bien, qui était jusqu’hier encore un stigmate, et d’en faire un mouvement. Cette analyse va-t-elle être reconnue, respectée en tant que telle par des gens qui vont nous rejoindre ? Ce serait comme une forme de reconnaissance de ce travail.
Alice Coffin : Sur le bandeau du livre, on porte des t-shirts « le camp du bien », avec la police Star Wars, donc on assume d’en faire un mouvement. Il s’agit d’en montrer la force. L’appellation est importante, puisque nous avons, par exemple, évacué le terme « wokiste », que nous n’avions pas envie de nous réapproprier. Nous proposons autre chose pour légitimer un mouvement. C’était pareil dans Le Génie lesbien : il s’agissait aussi de réhabiliter le mot lesbienne. Ou à l’association des journalistes LGBT+ (AJL) quand on a créé la cérémonie des Out d’or [qui récompense depuis 2017 les initiatives médiatiques permettant une plus grande visibilité et un meilleur traitement des problématiques LGBTQIA+, ndlr]. Il y a plusieurs façons de mener le combat. Ça peut passer par la dénonciation de l’homophobie, mais aussi par le fait de montrer notre joie d’être lesbiennes. Il faut donner envie d’en être. Il y a, avec le camp du bien, un mouvement d’entraînement, une dynamique. Je pense qu’elle va être porteuse.


