Faut-il boycotter la Coupe du monde ? « Malgré les délires de la Fifa, je refuse de me faire priver de ma passion pour le foot »

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Avec la Coupe du monde 2026, la logique du foot-business atteint des sommets. Jérôme Latta, cofondateur des « Cahiers du football », analyse les évolutions profondes de cette industrie et appelle à repolitiser ce sport populaire. Entretien.

par Barnabé Binctin

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La Coupe du monde masculine de foot débute ce 11 juin, organisée par la Fédération internationale de football association (Fifa) pour la première fois dans trois pays : Canada, États-Unis et Mexique. Cette 23e édition de la compétition phare du football mondial débute sous de bien mauvais augures : des billets au prix exorbitant inaccessible pour la majorité des supporters, une quête de profits à outrance avec la multiplication des matchs et des pauses publicitaires, et un pays organisateur « en pleine dérive autocratique, avec un Donald Trump qui ne se prive pas d’instrumentaliser l’événement pour blanchir son image », pointe Jérôme Latta, cofondateur et rédacteur en chef des Cahiers du football, l’un des rares médias critiques sur l’industrie du sport le plus populaire au monde.

Faut-il pour autant boycotter l’événement ? Que dit cette Coupe du monde (après le Qatar en 2022 et la Russie en 2018) de l’évolution du football et de la Fifa ? Jérôme Latta, auteur de plusieurs livres sur le football, dont l’ouvrage collectif Foot manifesto. 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, mars 2026), nous livre son analyse et son point de vue.

Basta! : Dans quel état d’esprit abordez-vous cette 23e édition de la Coupe du monde, particulièrement critiquable ?

Jérôme Latta : En tant que supporter de football, il y a toujours un petit réflexe d’excitation. En principe, la Coupe du monde est la plus belle des compétitions de football, la plus ancienne, celle qui réveille des souvenirs qui remontent parfois à l’enfance. C’est un format resserré dans le temps – quatre semaines, maintenant cinq – qui peut se vivre comme une « parenthèse enchantée ».

Journaliste chez Alternatives économiques, Jérôme Latta est aussi cofondateur et rédacteur en chef des Cahiers du football, l’un des rares médias critiques sur l’industrie du sport le plus populaire au monde. Il a publié Ce que le football est devenu. Trois décennies de révolution libérale (Divergences, 2023), et contribué à l’ouvrage collectif Foot manifesto. 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, mars 2026).
© Maxime Sirvins / Politis

Mais difficile de ne pas l’aborder par ailleurs avec beaucoup d’inquiétudes, et une forme d’amertume. Cette nouvelle édition introduit deux ruptures qui me posent problème : on passe de 32 à 48 équipes, pour un total record de 104 matchs – ce qui devient proprement inassimilable. Et puis, l’instauration de pauses fraîcheur au milieu des périodes est une nouvelle opportunité publicitaire qui risque de fortement altérer la qualité du jeu. Tout cela n’est pas pour « universaliser » encore plus le foot, comme aime le faire croire le discours officiel, mais bien pour démultiplier les revenus de la Coupe du monde, et la rendre toujours plus rentable.

S’ajoute à cela le contexte politique des États-Unis, en pleine dérive autocratique, avec un Donald Trump qui ne se prive pas d’instrumentaliser l’événement pour blanchir son image – à l’image du « prix de la paix » que la Fifa a osé lui remettre en décembre, lors du tirage au sort, avec un show d’une obscénité sans nom. Il est compliqué de faire une hiérarchie avec les précédentes éditions en Russie en 2018, et au Qatar en 2022, mais cette édition fera certainement partie des pires de l’histoire.

Que nous raconte cette Coupe du monde de l’évolution profonde de l’industrie du football ?

Le football est le sport le plus populaire au monde, et supporte donc l’industrie la plus puissante. Celle-ci est engagée dans une course au gigantisme, gouvernée par une quête de profits sans fin. Pour le dire simplement, le seul critère de décision de la part des différents « gouvernements » du football – que ce soit la Fifa, en premier lieu, mais aussi les fédérations nationales, les clubs, etc. – c’est la perspective de gagner toujours plus d’argent : comment attirer plus d’investisseurs, générer plus de droits TV ou développer plus de marketing pour augmenter les revenus.

L’an passé, la création de la Coupe du monde des clubs, une nouvelle compétition sous l’égide de la Fifa, répondait exactement à cette logique-là. Tout le monde s’est félicité des sommes record ainsi redistribuées – avec, au passage, un gain proportionnellement supérieur pour les clubs européens par rapport aux clubs sud-américains ou africains. On est dans un modèle ultracroissanciste, consistant à accroître toujours plus l’offre de matchs, qu’importe le coût environnemental. Car dès lors qu’on démultiplie le nombre de matchs et qu’on étend le territoire de la compétition [pour la première fois, la Coupe du monde 2026 se jouera dans trois pays différents, ndlr], on fait aussi exploser la facture climatique, qui réside principalement dans le déplacement des spectateurs. Mais ça, c’est littéralement le cadet de leur souci.

En quoi cette industrie du foot est-elle le fruit de « trois décennies de révolution libérale », comme vous l’affirmez ?

Il faut remonter à un élément décisif dans l’économie du football : les droits TV. À partir de la fin des années 1970, les chaînes dites « à péage » [chaîne payante, ndlr] ont commencé à se développer et ont vite mis le football au cœur de leur modèle économique, comprenant qu’il s’agissait d’un excellent produit d’appel pour recruter des abonnés. Dans les années 1990, ces chaînes se sont mises à payer de plus en plus cher ces droits de diffusion, ce qui a impliqué un changement d’échelle et de paradigme complet pour l’industrie du football.

D’un spectacle vivant, qui produisait l’essentiel de ses recettes sur la billetterie dans les stades, le foot est devenu un spectacle formaté par la télé, avec une manne financière importante, dont il a fallu discuter de la redistribution. Au début, c’était simple : 20 participants, donc on divisait en 20 parts. Mais très rapidement, les clubs les plus prestigieux ont réclamé une plus grande part en expliquant que c’étaient eux qui faisaient la valeur économique du spectacle – ce qui est largement discutable, évidemment, puisqu’une compétition sportive, c’est par définition une économie collectiviste qui a besoin de tout le monde pour exister.

C’est ainsi que s’est mis en place un système de répartition des ressources de plus en plus inégalitaire, qui a globalement consisté à faire ruisseler l’argent vers le haut et à enrichir les plus riches. Et cela reste le principe central à l’œuvre aujourd’hui, dès qu’il y a une nouvelle manne comme avec la Coupe du monde des clubs l’an passé. Jean-Michel Aulas [ancien président de l’Olympique lyonnais de 1987 à 2023, ndlr] a été l’un des plus grands lobbyistes de ces théories du ruissellement, avec une collection de phrases du type : « L’élitisme profite à tout le monde », « Si les riches ne s’enrichissent pas, les pauvres s’appauvrissent », etc. C’est comme ça que s’est construite une petite oligarchie de clubs très puissants, grâce à une sorte de « dopage financier » et tout un ensemble de mécanismes artificiels, qui ont creusé les inégalités entre les clubs et constitué une infraction élémentaire à l’équité sportive.

Financiarisation avec le trading des joueurs, dérégulation du marché du travail, distorsion de concurrence, etc. : rien de tel que le fonctionnement de l’industrie du foot pour expliquer les rouages de la doctrine libérale ?

On peut même se demander dans quelle mesure le foot n’en a pas été un ferment, tout du moins une sorte de laboratoire d’expérimentation. Pour avoir étudié précisément ces discours qui légitimaient la « révolution libérale » dans le foot, j’ai été frappé de voir à quel point ils étaient analogues aux discours qu’on entendait dans le reste de la société, autour de cette idée de ruissellement, notamment.

Le football a certainement servi de chambre d’écho à cette propagande libérale hors du champ politique classique, de manière discrète mais néanmoins puissante, puisqu’il permet de s’adresser à des audiences considérables, avec un public souvent peu politisé et sans contre-pouvoirs critiques, sur un terrain largement déserté par la gauche par ailleurs.

Les organisations sportives et les pouvoirs publics ont totalement démissionné, comme avec l’arrêt Bosman en 1995, qui a dérégulé le marché des footballeurs et permis la concentration des meilleurs joueurs dans une poignée d’équipes. À l’évidence, il fallait instaurer d’autres moyens de régulation, mais on a préféré s’abriter derrière une forme de fatalisme, en expliquant que ces évolutions étaient inévitables. Cette passivité est sûrement une complicité, au fond : les pouvoirs sportifs ont pris le parti d’accompagner cette révolution élitiste dont ils tirent également un bénéfice, tandis que les pouvoirs publics ont sûrement préféré penser le football comme un divertissement bien pratique pour occuper les masses, selon le cliché du « nouvel opium du peuple ».

Vous citez un dirigeant du FC Barcelone, qui a déclaré : « Nos référents appartiennent aujourd’hui à d’autres univers que le sport, comme Disney. Ils ont Mickey Mouse, nous avons Messi. Ils ont Disneyland ? Nous avons le Camp Nou. » Le football est-il devenu le nouveau totem de la société du spectacle ?

L’enjeu est à la fois de spectaculariser le sport et de marchandiser ce spectacle, c’est une double dynamique. Ce qui m’interpelle beaucoup ces dernières années, c’est la façon dont cette logique mercantile du spectacle supplante de plus en plus la logique purement sportive de la compétition – un phénomène beaucoup plus valable dans le « football des clubs » que dans le « football des nations » – car celui-ci parvient encore à préserver une part d’incertitudes.

Jérôme Latta a contribué à l’ouvrage collectif Foot manifesto. 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, mars 2026).

En ligue des champions, la compétition reine pour les clubs européens, c’est très frappant : les résultats sportifs sont de plus en plus corrélés à la puissance économique. L’un des objectifs majeurs de cette révolution libérale a consisté à réduire l’aléa sportif – par définition intolérable pour les investisseurs, qui veulent des garanties – pour s’assurer que les plus grands clubs se retrouvent en phase finale, au printemps – moment à partir duquel on retrouve une certaine incertitude, avec un vrai turnover au palmarès, puisque les tout meilleurs clubs restent proches en termes de niveau. On a donc fini par sacrifier l’équité sportive au profit d’une sorte de super-spectacle, avec des super-clubs qui réunissent des super-joueurs, et avec l’assentiment général du public et des médias sportifs, qui s’en font volontiers les relais.

En 2022, la question du boycott pour l’édition au Qatar avait animé le débat public, des milliers d’ouvriers étant morts sur les chantiers des infrastructures. Comment expliquez-vous l’absence, cette fois, de mobilisation plus conséquente ?

Le mouvement de boycott en 2022 n’était pas si important. Il émanait principalement de personnalités très politisées, qui n’aiment pas particulièrement le foot et pour qui cela n’engageait donc pas de grands sacrifices. La plupart des grandes ONG internationales de droits humains – que l’on pense à Amnesty International ou Human Rights Watch, par exemple – ont plutôt cherché à se servir de l’événement pour porter leur message et organiser des mobilisations, ce qui me paraît la meilleure stratégie.

Quand on parle de boycott, on ne sait jamais de quoi il est vraiment question – d’appeler l’équipe de France à ne pas y participer, de ne pas rediffuser l’événement, d’en changer le pays-hôte ? – mais aucune de ces modalités ne me semble de toute façon réaliste, mis à part la démarche purement individuelle, bien sûr. Je crois que les tenants du boycott sous-estiment la force de frappe que représentent la publicité, les sponsors et tout le marketing derrière un tel événement.

La Coupe du monde est médiatisée comme un événement planétaire que tout le monde attend avec impatience. C’est un discours extrêmement puissant contre lequel il est difficile de faire entendre une voix critique, qui viendrait un peu gâcher la fête. Il faut aussi, je crois, se décentrer un peu : en 2022, c’est vrai que des passionnés de foot en étaient arrivés à un tel niveau d’écœurement, qu’ils n’avaient pas suivi l’événement, mais si l’on sort de nos bulles un peu militantes, on se rend aussi compte qu’un tel mouvement n’a pas du tout pris sur les autres continents. L’édition 2022 nous a offert une bonne leçon sur notre eurocentrisme, à ce sujet. C’est triste à dire mais la dépolitisation du football est parfaitement organisée.

Pourquoi la gauche a-t-elle, selon vous, « déserté » cet enjeu contemporain que représente le football ?

Il y a longtemps eu une forme de mépris intellectuel, qui révélait aussi un certain mépris de classe. Le football était considéré comme un champ culturel vulgaire et trivial, colonisé par des supporters souvent caricaturés comme des crétins avinés ou des hooligans. Ce n’était donc pas considéré comme un terrain digne d’analyse critique ou de mobilisation populaire.

Il a fallu attendre le tournant de 1998 pour assister à une légitimation assez soudaine du football comme objet d’étude pour les sciences sociales – une reconnaissance bien tardive comparée à d’autres pays – lorsqu’on s’est rendu compte que cela créait des émotions, du vivre-ensemble, et que cela en faisait donc un fait social à part entière. Est-ce que c’est devenu pour autant un enjeu de lutte prioritaire ? On est en droit d’en douter.

Pourtant, quand on est de gauche, on est attaché à défendre les cultures populaires, quelles qu’elles soient. C’est pour cela que je défends le football, ses clubs, ses stades, comme des patrimoines culturels historiques qu’il faut protéger des dérives économiques. Aujourd’hui, un club de football ne peut pas se réduire uniquement à la valeur de ses actions en Bourse, c’est d’abord le fruit de toute une histoire collective, le produit de tout ce qu’en ont fait ses anciens joueurs, dirigeants, supporters, élus locaux, etc. Ce sont des biens communs qui appartiennent aussi au territoire et à la collectivité.

Le problème du boycott n’est-il pas qu’au fond, la passion du jeu finit toujours par l’emporter sur la conscience de ses dévoiements ? Vous le reconnaissez vous-mêmes, vous auriez bien du mal à vous en priver…

Le football reste un spectacle merveilleux, c’est vrai. On a beau savoir tout ce qui se joue derrière, il garde un pouvoir de séduction qui ne se dément pas. Plus que tout autre sport peut-être, le football a une capacité exceptionnelle à créer du récit, une dramaturgie, à produire une forme de mythologie contemporaine. Une Coupe du monde, ce n’est pas toujours le plus fort qui la gagne à la fin, ce qui la rend très excitante.

Et c’est un sport très facile à s’approprier : on en comprend très vite les règles et on peut y jouer avec trois fois rien. C’est ce qui lui confère cette dimension universelle, cela peut nourrir n’importe quelle conversation à l’autre bout du monde. Tous les amoureux de foot l’ont expérimenté en voyageant : moi, j’ai parlé foot avec des gens avec qui je ne partageais pas de langue commune, mais ça ne nous empêchait pas de citer des noms de joueurs, des clubs, des matchs. C’est toujours un peu bateau de dire ça, mais je crois quand même que le football reste l’un des derniers endroits qui rassemblent encore aussi largement.

Même si on n’est pas dupe de l’instrumentalisation politique qui s’y joue parfois, même si on est un peu vacciné du mythe « Black Blanc Beur » de 98, je pense malgré tout qu’il se joue des choses importantes lorsqu’on fête un titre de champion du monde de l’équipe de France avec des gens de tous horizons. Ce sont des émotions, de l’humain, des liens sociaux et amicaux, du vivre-ensemble, bref, de la vie quoi. Et c’est précisément pour cela qu’on en a besoin et qu’il faut les prendre au sérieux, quand bien même ils n’enrayeront certainement pas la montée de l’extrême droite à eux tout seul, bien entendu.

Quand on est de gauche, aujourd’hui, on vit dans un monde dont l’idéologie dominante n’est pas la nôtre, on subit un feu constant de souffrances politiques en tout genre. Et on devrait en plus se priver de cette petite « parenthèse enchantée » à cause des dérives de la Fifa et des délires de son président Gianni Infantino ? Je suis un grand supporter des Bleus, j’ai dû rater cinq matchs depuis 1984. Et je refuse de me faire priver de cette passion ou de m’autopunir de quelque chose dont je ne suis pas responsable, ce serait la double peine. Ce n’est pas la Coupe du monde qu’il faut combattre, mais la Coupe du monde de la Fifa. Est-ce qu’on boycotte le cinéma parce que Bolloré en est devenu le principal financeur ?