Moins de 6 euros l’heure. C’est le revenu moyen des livreurs des plateformes de livraison (Deliveroo, Uber, Stuart, JustEat...), au sujet desquelles une nouvelle étude d’ampleur, Santé-Course, vient de paraître, mardi 31 mars. Pour ce travail, 1000 livreurs ont été interrogés à Paris et Bordeaux par Médecins du monde, l’Institut national d’études démographiques (Ined) et l’Institut de recherche pour le développement (IRD), avec l’appui de la Maison des coursiers à Paris, la Maison des livreurs à Bordeaux et CoopCycle pour la faire circuler parmi les premiers concernés.
Le millier de livreurs interrogés gagne en moyenne 1480 euros bruts par mois pour 63 heures de travail par semaine. Auquel il faut soustraire l’achat et l’entretien du matériel, ainsi que le paiement des cotisations à l’Urssaf (20% des revenus) pour ceux qui sont propriétaires de leur compte d’auto-entrepreneur.
Ceux qui, en raison de leur situation administrative irrégulière, empruntent le compte Urssaf d’un tiers, reversent en moyenne à celui-ci 528 euros par mois, chiffre l’étude. C’est 150 euros la semaine qu’il faut reverser, même en été quand il n’y a pas beaucoup de commandes », confirme Paco*, livreur à Paris depuis dix ans, qui a travaillé un temps sous un faux profil. Quel que soit leur statut, c’est là leur unique source de revenus. Impossible de dégager du temps pour un autre emploi sachant que huit livreurs sur dix travaillent « au moins six jours par semaine ».
Un livreur sur deux a des symptômes dépressifs
Les répercussions de cette précarité, couplée au rythme de travail intensif, sont multiples sur la santé physique et mentale. La dimension psychique a rarement été documentée, pourtant, la conclusion est accablante : un livreur sur deux présente des « symptômes de dépression modérée à sévère », d’après l’étude. Le taux est quasiment le même (45 %) pour ceux déclarant éprouver une « détresse psychologique modérée à grave ».
En outre, la moitié des livreurs interrogés souffrent de troubles du sommeil. Cette souffrance psychique est une évidence : « Les livreurs ne vivent pas : ils se battent au quotidien, considère Paco. On est à fond dans le travail, il n’y a pas de vie à côté ». « Ne pas voir sa famille le soir, ne faire que travailler, cela vous coupe de vos proches, de vos enfants. Cela participe au mal-être psychique », pointe Jonathan L’Utile Chevallier, co-coordinateur de la Maison des livreurs à Bordeaux qui accompagne près de 600 livreurs adhérents.
« La santé mentale et la dépression, au départ c’est beaucoup ça notre problème. Après viennent le mal au dos, les douleurs aux genoux », expose Youssouf Kamara, livreur à Bordeaux depuis 2020, et président de l’Association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs.
Mal au dos, aux genoux, aux poignets
Les troubles musculo-squelettiques sont en effet « très prévalents parmi les livreurs », décrit l’étude co-coordonnée par Médecins du monde. Au cours du mois précédent l’enquête, 36 % des livreurs interrogés ont ressenti des douleurs dans le bas du dos, 30 % dans le haut du dos, 22 % aux épaules, 20 % aux poignets, aux mains et aux genoux. Parmi les autres symptômes physiques moins connus, en l’absence d’accès régulier à des toilettes, 32 % des livreurs déclarent des troubles urinaires réguliers.
« Est-ce qu’on doit tout vous dire ? » s’interroge Youssouf Kamara en marquant une pause, avant de lâcher : « On souffre aussi de faiblesse sexuelle. » « C’est tabou, beaucoup ont honte, mais c’est un vrai sujet », insiste Ibrahim Ouattara, co-coordinateur de la Maison des livreurs bordelaise, l’un des enquêteurs de l’étude. Ne pas aller bien mentalement n’aide pas, mais aussi, très concrètement : « 12 heures d’affilée sur une selle, sans vélo homologué, sans siège adapté : les testicules sont écrasées, cela a des conséquences aussi sur le périnée… »
Le recours aux soins est rendu difficile par la précarité économique et l’isolement social. Parmi le millier de livreurs interrogés par l’étude, 98 % sont des personnes immigrées, 68 % n’ont pas de titre de séjour et sont contraints de louer un compte appartenant à une personne tierce. Un livreur sur trois a renoncé à des soins de santé alors qu’il en avait besoin au cours de l’année : la majorité pour des « problèmes » de papiers », les autres faute d’argent pour pouvoir se les payer.
23 accidents mortels depuis 2019
Ces conditions précaires d’exercice dans lesquelles les livreurs sont maintenus sont autant de facteurs accidentogènes. « Tu risques d’avoir des accidents sans même t’en rendre compte, explique Youssouf Kamara. Tu es sur ton vélo, au milieu de centaines de voitures, et tu es en train de penser à autres chose : est-ce qu’il y aura suffisamment de commandes pour rentrer à la maison, comment faire pour avoir un titre de séjour, pour nourrir ta famille, tout ça... Puis tu acceptes une commande, ça te dit 7 euros pour 10 kilomètres, déjà c’est mal payé mais bon… Tu valides et c’est encore pire parce que ça passe à 13 kilomètres… Parfois c’est 3 euros pour 10km… Tu es encore plus énervé tout seul sur ton vélo », déroule le livreur dans un flot de paroles.
Quel que soit leur véhicule, 59 % des livreurs interrogés ont déjà subi au moins un accident. La Maison des livreurs de Bordeaux a pour sa part recensé 23 accidents mortels de livreurs depuis 2019 dans la presse - autant dire que la liste n’est pas exhaustive. « Ces travailleurs pauvres sont pris en étau entre les soucis administratifs et la pression des plateformes. Les plateformes abusent de leur situation administrative précaire pour mal les rémunérer, les pousser à la prise de risques », souligne Jonathan L’Utile Chevallier.
La gestion bénévole des accidents du travail
Le problème, c’est qu’il n’existe pas de reconnaissance d’accidents du travail, du fait de la non-reconnaissance du statut de salarié. Deliveroo, Uber et d’autres proposent simplement des assurances à souscrire pour les volontaires via leurs partenaires privilégiés (Axa en ce qui concerne Uber, par exemple). Pour ceux qui y souscrivent, les conditions imposées en termes de délais, documents à fournir et circuit de déclaration créent un parcours du combattant.
La Maison des livreurs bordelaise aide les coursiers à naviguer dans ce jargon administratif, mais les succès sont rares. « J’accompagne un livreur Deliveroo qui a eu un accident grave en octobre 2024. Deliveroo France a envoyé son dossier à un prestataire en Belgique, qui l’a envoyé à un prestataire à Londres, qui l’a envoyé à un autre à Cardiff. Tout le monde se renvoie tous la balle. On a fini par saisir le Défenseur des droits », soupire Jonathan L’Utile Chevallier. À ce jour, le livreur en question, qui souffre de douleurs quotidiennes depuis l’accident, n’a reçu que 580 euros d’indemnité.
Le coordinateur de la Maison des livreurs mentionne un autre cas emblématique d’un coursier qui, suite à son accident, a fait « cinq semaines de coma. Ses proches n’avaient pas ses codes d’accès à son compte Deliveroo. Tout était hors délai pour sa déclaration. Il est aujourd’hui handicapé à vie et il n’a rien. » Les livreurs les plus précaires travaillant sous fausse identité sont, eux, exclus d’office. Paco a subi une opération au genou en 2018, après une chute en pleine livraison à Paris. « Je n’ai pas eu d’indemnité car je travaillais sous l’identité d’un autre », confie-t-il.
Alors les livreurs s’organisent entre eux, bénévolement. À Bordeaux, l’Association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs a créé une astreinte téléphonique d’urgence, disponible 24 heures sur 24. Lorsqu’un accident est signalé, même en plein milieu de la nuit, le collectif se rend sur place. « Quand il pleut, je peux avoir dans la nuit deux ou trois appels pour des accidents », rapporte Youssouf Kamara, le président. En 2025, son équipe d’astreinte a porté secours en quelques minutes à un livreur de 23 ans : « Les médecins nous ont dit “vous lui avez sauvé la vie” ».
Management algorithmique qui pousse à prendre des risques
Le management algorithmique des plateformes, basé sur le recours à une intelligence artificielle pour optimiser les courses, n’aide pas à réduire le taux d’accidents. Bien au contraire. D’après l’étude de Médecins du monde, 74% des livreurs se considèrent obligés de suivre les instructions par peur d’être déconnectés de la plateforme. De quoi générer « du stress et un épuisement qui participe à la souffrance au travail », commente Martin Toraille, médiateur en santé à Médecins du monde.
Face aux instructions de l’algorithme, « les livreurs sont contraints de développer des stratégies d’adaptation (accélération, augmentation des plages horaires, etc.) pouvant aller jusqu’à affecter négativement leur santé physique et mentale, ainsi que leur vie sociale et affective », pointait déjà l’Agence nationale de la sécurité sanitaire dans un rapport mars 2025. « On subit la loi des plateformes. C’est leurs tarifs, leurs horaires, leur contrôle permanent », résume Paco.
La peur de la déconnexion pousse d’autant plus à prendre des risques que les clôtures de compte sont sont quasiment impossibles à contester. Il existe bien un formulaire de réclamation, « mais on ne sait jamais quel client a envoyé un commentaire négatif, ni ce qui nous vaut la sanction », soupire Jonathan L’Utile Chevallier. En trois ans de réclamations contre des clôtures de compte suivies par la Maison des livreurs, aucune n’a abouti.
Agressions verbales, racisme et chantage sexuel
Cette relation désincarnée aux gestionnaires des plateformes empêche la prise en considération d’une autre réalité pesante : les agressions et discriminations. Six livreurs sur dix déclarent avoir déjà été exposés à une agression verbale de la part de clients ou de restaurateurs. La même proportion raconte avoir déjà subi des discriminations ; un quart mentionne une agression physique.
« Il y a aussi les clients et clientes qui proposent une passe, un rapport sexuel, alerte Ibrahim Ouattara, le co-coordinateur de la Maison des livreurs et co-enquêteur pour l’étude. Si le livreur refuse, son compte reçoit un commentaire négatif : automatiquement vous êtes déconnecté. »
Ces abus graves de la clientèle sont permis par les plateformes, estime Jonathan L’Utile Chevallier. « On accompagne régulièrement des livreurs qui se sont pris des points négatifs parce que la clientèle a demandé à être livrée dans son lit… Ou à aller chercher ses clopes, ou à descendre ses poubelles, liste-t-il. Mais chez Uber ou Deliveroo, personne ne montre une once de début d’intérêt sur ces sujets. Seul le business compte. »
L’espoir d’une directive européenne
D’ici la fin de l’année, la France doit retranscrire dans sa législation une directive européenne adoptée en novembre 2024 qui vise à une meilleure régulation des plateformes. Celle-ci inclut une présomption d’emploi pour les livreurs, ce qui renverse la charge de la preuve. Jusqu’ici, ce sont les travailleurs qui poursuivaient individuellement leurs entreprises en justice pour obtenir une reconnaissance de la relation de subordination, donc du salariat.
C’est arrivé en juillet 2025 dans le cas de Deliveroo. L’entreprise a été condamnée en appel pour avoir mis à la porte un livreur en 2020. Le juge a aussi déterminé que le livreur devrait être réintégré comme salarié. Deliveroo avait déjà été condamné en 2022 pour « travail dissimulé ».
Si la directive européenne constitue a priori une avancée, « en réalité, tout dépendra de son application concrète, mesure Médecins du monde. Une transposition “a minima” pérenniserait le statut de travail ubérisé. À l’inverse, une application “large” pourrait améliorer les conditions de travail des livreurs », en obligeant les plateformes à prévenir les risques professionnels, à ouvrir la possibilité du salariat, ou encore à valider la prise en charge des accidents du travail via l’Assurance maladie.
« En Espagne, il y a eu la loi Rider de 2021 ; en Belgique, ils ont mis un minimum de rémunération ; aux Pays-Bas, il y a eu une condamnation quant à l’utilisation des données des travailleurs, liste Jonathan L’Utile Chevallier. C’est la France qui est en retard pour protéger ses livreurs. » En attendant, lorsque la météo est mauvaise et que les clients restent chez eux, ce sont bien les livreurs qui continuent d’assurer le pic de commandes.
L’hiver dernier, à Paris, « il y avait de la neige, les bus scolaires étaient interdits de rouler. Mais nous, les plateformes nous proposaient des tarifs à la hausse pour nous inciter à sortir », se souvient Paco. À Bordeaux, « il faisait moins 10 degrés, avec des plaques de verglas partout, se souvient Jonathan L’Utile Chevallier. Des livreurs se sont fait déconnecter leurs comptes parce que leurs burgers sont arrivés froids. »
