Pas de doute, le Premier ministre est bien un macroniste disruptif. « Les boulangers indépendants artisans, les fleuristes indépendants artisans pourront ouvrir ce 1er mai » en faisant travailler leurs employés sur la base du volontariat et en les payant double, a déclaré Sébastien Lecornu, sur le perron de Matignon le vendredi 17 avril. Accompagné des représentants des professionnels de la boulangerie, il a indiqué qu’un « projet de loi d’origine gouvernementale va être présenté avant ce 1er mai [NDLR : mais débattu dans l’hémicycle après cette date] pour renvoyer à une discussion sociale par branche ».
L’objectif de ce texte sera de permettre aux artisans boulangers et fleuristes d’employer leurs salariés ce jour-là, « sur la base du volontariat et en les payant double ». En clair, l’emploi des salariés des boulangeries artisanales et des fleuristes le 1er mai se fera sur la base d’un projet de loi qui n’a pas encore été présenté au Parlement. En plus de contourner le débat parlementaire, le Premier ministre s’engage à contourner le Code du travail : « Pour ce 1er mai 2026, une instruction sera donnée à l’ensemble des services de l’État pour préserver, protéger, sécuriser ce que je viens de vous annoncer ».
Seul jour obligatoirement chômé et payé
Ce point de chute ubuesque n’est en réalité que l’aboutissement d’une volonté politique partagée par la droite, le camp présidentiel et l’extrême droite d’élargir le recours au travail salarié le 1er mai, seul jour obligatoirement chômé et payé. Tout commence en 2024, lorsqu’une poignée de boulangers sont verbalisés pour avoir fait travailler leurs employés à l’occasion de la journée internationale de lutte des travailleurs.
Un an plus tard, le 25 avril 2025, ils sont relaxés par le tribunal de police de La Roche-sur-Yon. Le même jour, deux sénateurs centristes déposent une proposition de loi pour inscrire de nombreuses dérogations au travail salarié du 1er mai. Ils sont immédiatement soutenus par le gouvernement qui place cette proposition législative en procédure accélérée et envoie sa ministre du Travail, Catherine Vautrin, travailler bénévolement, sous l’œil des caméras, dans une boulangerie le 1er mai 2025.
La proposition de loi sénatoriale est votée au Sénat le 3 juillet 2025. Elle est ensuite présentée à l’Assemblée nationale le 22 janvier suivant, à l’occasion de la niche parlementaire du groupe Les Républicains, mais ne sera pas débattue faute de temps. Qu’à cela ne tienne, le groupe présidentiel l’inscrit à son tour dans sa niche parlementaire le 10 avril 2026.
Ce jour-là, sous l’impulsion de Gabriel Attal, les députés Renaissance font voter une motion de rejet de leur propre texte — avec le soutien de la droite et de l’extrême droite — afin d’éviter toute discussion sur les amendements déposés par la gauche. Avec ce contournement du débat à l’Assemblée, le bloc présidentiel espère la convocation rapide d’une commission mixe paritaire pour valider le texte en l’état et le faire appliquer dès le 1er mai 2026.
Cependant, l’opposition de l’ensemble des syndicats de salariés au texte, la menace de censure du gouvernement annoncée par le parti socialiste et un contexte social inflammable avec le retour de l’inflation ont poussé le gouvernement à temporiser. Le 13 avril, alors qu’il devait recevoir les syndicats, Sébastien Lecornu annonce que la commission mixte paritaire ne serait pas convoquée. Mais face à la bronca des députés de sa majorité et aux protestations des représentants des boulangers, il invente l’autorisation d’enfreindre la loi en attendant de la réécrire.
Une bataille en cours
« On ne touche pas au 1er mai ! », avertissent les syndicats CGT, FSU et Solidaires dans leur appel à manifester ce vendredi 1er mai. Une formule qui exprime à la fois leur succès d’avoir fait échouer une proposition de loi visant à étendre à près de 1,5 million de salariés le travail ce jour-là et qui sonne comme un avertissement en direction du patronat et du gouvernement pour la suite.
Et pour cause ! Le gouvernement doit présenter son projet de loi en conseil des ministres mercredi 29 avril. S’il a assuré que sa portée serait limitée aux artisans boulangers, et fleuristes et que l’emploi de salariés serait encadré par le volontariat et par une journée payée double, rien n’empêchera les parlementaires de faire évoluer le texte avec des amendements, dans la mesure où une majorité existe dans les deux chambres pour une extension plus importante du travail le 1er mai.
Déjà, les professionnels de la boucherie et de la poissonnerie ont exprimé leur souhait de pouvoir eux aussi déroger au Code du travail actuel au nom d’une « rupture manifeste d’égalité ». Un argument auquel le camp présidentiel n’est pas insensible à en croire le Premier ministre. « Après, d’autres discussions auront lieu pour les différentes branches […] le gouvernement sera à la disposition de tout un chacun pour avancer », a-t-il assuré en temps que ses annonces du 17 avril. Sans attendre, il a proposé « au différents représentants de nous retrouver ici de nouveau fin mai début juin pour faire un point d’étape très précis sur ces discussions et sur les demandes des différentes filières ».
