Sécheresse, canicule, mortalité animale et végétale : entre burn-out climatique et déni politique

ÉcologieOn en Agro

Loin des climatiseurs, les terres agricoles sont sèches et brûlées. Tout le monde souffre : animaux, végétaux, ainsi que celles et ceux qui nous nourrissent. Quel électrochoc faut-il pour réorienter radicalement les politiques publiques agricoles ?

par Sophie Chapelle

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« Tout le monde est cuit, surtout quand tu écoutes la radio en travaillant, et leurs débats sur les clim’. » C’est un témoignage de paysan parmi des milliers d’autres qui éprouvent, sur leurs fermes et dans les champs, les chaleurs extrêmes et l’inconséquence politique. Les conditions de travail sont rudes malgré les aménagements d’horaires. Pour être plus « au frais », les éleveurses ont adapté l’organisation de leurs journées – la traite se fait à l’aube –, comme les producteurices de fruits et légumes.

Voici l’édito de notre newsletter « On en Agro ! », par Sophie Chapelle. Pour la découvrir en intégralité et pour la recevoir gratuitement, c’est par là.

Dès 5 heures du matin, ils et elles s’affairent dans les vignes ou les cultures maraîchères. Là, dans cette ferme des Vosges, les salariées travaillent de 6 heures à 11 heures. Il est devenu impossible de rester plus longtemps sous les serres. Malgré toutes les précautions, il y a déjà eu deux insolations dans cette ferme depuis le début de cette canicule.

Tôt le matin, tard le soir. Ce rythme entrecoupé et à rallonge, épuise les corps. Les animaux aussi souffrent. Les brebis sont très essoufflées, les chèvres restent couchées la journée, les porcs ont du mal à s’alimenter, certaines poules ne pondent plus, les vaches produisent moins de lait. Dans certaines régions, comme la Bretagne, c’est l’hécatombe, en particulier dans les élevages de volailles et de porcs : certains animaux morts ne sont même plus collectés par les services d’équarrissage, saturés. « Tout est sous contrôle », a tenté de rassurer, le 7 juillet, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, dans un hémicycle climatisé. Si loin des paysans et paysannes qui, au même moment, sortaient les cadavres de leurs bâtiments pour les enterrer.

Mortalité des animaux et des végétaux

Avec ce troisième épisode caniculaire depuis mai, la mortalité frappe aussi les végétaux. Malgré le paillage, les jeunes (et moins jeunes) arbres voient leurs branches sécher ; les légumes sont cramés, leurs feuilles brulées. Avec la disparition des haies, les vents chauds ont un « effet sèche-cheveux » qui assèche encore plus le sol. Les baies trop exposées ne mûrissent pas et tombent. Même des grappes de vignes se dessèchent. Les fleurs des tomates, haricots, courgettes, aubergines, poivrons avortent au-delà de 35°C. La suite de la saison est marquée par l’incertitude. Les légumes qui viennent d’être plantés pour être récoltés cet hiver ne tiennent pas, et les légumes d’été stoppent leur croissance. Le manque de pâtures, grillées par le soleil, oblige les agriculteurs et agricultrices à piocher dans les stocks d’hiver.

Cette canicule s’accompagne d’une sécheresse qui dépasse celles de 1976 et 2022. L’indice d’humidité des sols est au plus bas. Partout, on surveille l’eau, pour s’assurer qu’elle est toujours disponible. Les tonnes à eau des tracteurs sillonnent les chemins de terre. Les sources, qui coulent normalement jusqu’à août, sont déjà taries. Certains alpages n’ont déjà plus d’eau, ce qui conduit les éleveurses à redescendre prématurément leur troupeau dans des contrées où il fait dix degrés de plus. La sécheresse s’étend quasiment à toute la France avec 99 départements sous surveillance (sur 101) et de possibles restrictions d’eau. La menace constante des incendies, qui ont déjà ravagé plus de 32 000 hectares depuis le début de l’année, augmente le stress des agricultrices et agriculteurs.

Même la commercialisation en vente directe est fragilisée par ces vagues de chaleur. Des préfectures ou des mairies annulent des marchés. Quand ils sont maintenus, les clientes préfèrent la clim’ des supermarchés. Il est encore difficile de mesurer les pertes de chiffres d’affaires. « Le prix de l’inaction climatique », glisse un producteur de petits fruits dans le Béarn. C’est sans compter le préjudice moral. « Les solutions pour sauver notre outil de travail à court terme et long terme nous font vriller… jusqu’au burn-out climatique ? » interroge une paysanne dans le Rhône.

Alternatives au modèle productiviste

Le moral est au plus bas et la peur des semaines à venir est immense. L’angoisse se conjugue à la colère, nourries par l’absence de réactions politiques face à un changement climatique documenté depuis des décennies. « Depuis près de quarante ans, nous démontrons qu’un élevage paysan, avec des bâtiments de taille limitée, des parcours arborés et des fermes autonomes, est plus robuste. Cela ne nous met pas à l’abri de tous les impacts, mais ses pratiques ne sont pas suffisamment soutenues », souligne le syndicat Confédération paysanne dans un communiqué. Dans les élevages de poulets plein air, les parcours arborés leur permettent de rester à l’ombre et leur souche rustique d’encaisser « plutôt bien par rapport aux élevages en batterie », estime une paysanne des Deux-Sèvres.

Ce n’est pas la voie choisie par le gouvernement, avec son projet de loi d’urgence agricole qui sera examiné ce jeudi 16 juillet en commission mixte paritaire. Il prévoit de faciliter davantage encore l’installation de poulaillers géants, parmi les plus durement touchés par les épisodes de fortes chaleurs. Alors que le partage de l’eau est une nécessité vitale, les mégabassines restent majoritairement soutenues par les chambres d’agriculture aux mains de la FNSEA et de la Coordination rurale. « J’ai eu la visite du technicien de la chambre ce matin, il m’a parlé de climatiser la serre », abonde un pépiniériste.

Alors que nous vivons peut-être l’été le plus frais du reste de notre vie, la trajectoire productiviste pourrait s’accélérer, laissant sur le carreau nombre d’exploitations agricoles – moins de 20 % sont couvertes par une assurance récolte. Depuis des années, nous documentons à Basta! les alternatives à ce modèle : mise en place de prix planchers en agriculture, alimentation collective bio et locale à l’échelle des communes, diversification des cultures et agroforesterie pour mieux retenir l’eau dans les sols, conditionnalité des aides publiques à un cercle vertueux en matière de santé publique et de revenus décents... Quel électrochoc faudra-t-il pour des politiques agricoles publiques radicalement différentes ?