Travail de nuit, produits toxiques : la lutte des femmes pour faire reconnaître leurs cancers professionnels

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Plus de 10 000 femmes meurent d’un cancer du sein chaque année en France, 3000 d’un cancer de l’ovaire, 800 d’un cancer du col de l’utérus. Combien d’entre elles sont tombées malades à cause de leur travail ? Enquête.

par Nolwenn Weiler

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Sidonie* s’est éteinte le 13 décembre 2021, terrassée par un cancer de l’ovaire d’origine professionnelle. Aide-soignante pendant 40 ans dans un service de cancérologie, elle a été exposée au radium et à des médicaments de chimiothérapie. Or, ceux-ci peuvent être cancérogènes.

« Quand les produits de chimio se renversaient sur les paillasses, c’était nous, les aides-soignantes, qui devions les nettoyer, sans masque et sans gants. Nous étions aussi exposées via les selles et les urines des patients soignés. Personne ne nous a jamais dit que c’était dangereux », avait témoigné Sidonie auprès de Basta! en 2021.

Elle expliquait aussi qu’elles faisaient la toilette des malades soignées avec des aiguilles de radium sans précautions particulières. Au moment de son décès, elle n’avait pas encore obtenu la reconnaissance du caractère professionnel de sa maladie : « Mes dossiers ont été refusés deux fois. Or, je sais que mes jours sont comptés », nous disait-elle.

Le cancer du sein peut être dû au travail

Si le dossier de Sidonie a tant traîné, c’est parce qu’il n’existe pas de tableau de reconnaissance en maladie professionnelle du cancer de l’ovaire en lien avec l’exposition aux produits de chimiothérapie ou au radium. Créés par décrets gouvernementaux, ces tableaux épargnent aux malades d’avoir à prouver le lien entre leur maladie et leur exposition professionnelle.

Ils induisent une « présomption d’imputabilité » : les personnes exposées pendant tant d’années à tel produit ou à telle activité peuvent obtenir une reconnaissance du caractère professionnel de leur pathologie. Sans tableau, il faut apporter soi-même la preuve du lien entre son travail et sa maladie, et se préparer à de longues années de procédures.

Pour le cancer de l’ovaire, seule l’exposition à l’amiante est inscrite dans un tableau, et seulement depuis 2023. Plus étonnant encore : il n’existe à ce jour aucun tableau pour le cancer du sein, première cause de mortalité par cancer chez les femmes, et dont un certain nombre sont dus à des causes professionnelles, comme le travail de nuit, par exemple.

Le travail de nuit augmente le risque de cancer

Peu de gens le savent, y compris parmi les soignants, mais le travail de nuit des femmes augmente le risque de cancer du sein de 30 %, selon une étude menée entre 2005 et 2008 par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). D’autres études internationales documentent également ce risque.

« Il existe désormais un corpus solide, avance Elisabeth Leroux, avocate, qui a défendu les dossiers de plusieurs femmes atteintes de cancers du sein professionnels. L’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles, l’INRS, a même établi une fiche spéciale sur le cancer du sein chez les travailleuses de nuit. » Si la période de travail de nuit a duré plus de quatre ans et demi, le risque est accru de 40 %. Et au-delà de deux nuits par semaine pendant plus de dix ans, le risque est deux à trois fois plus élevé. 

Les médecins concentrés sur les causes personnelles

« Les expositions aux rayonnements ionisants et à certains produits chimiques peuvent également provoquer des cancers du sein, appuie Jean-Luc Rué, secrétaire régional en charge de la santé au travail pour la CFDT dans la région Grand-Est. Certaines femmes sont exposées à plusieurs facteurs de risque. » Pensons, par exemple, à ces infirmières de pédiatrie qui travaillaient de nuit et prenaient les enfants contre leur torse pour qu’ils ne bougent pas lors des radiographies.

Ou les hôtesses de l’air qui, en plus de travailler en partie la nuit, sont exposées aux rayonnements cosmiques. En dépit de toutes ces connaissances, les femmes sont rarement interrogées sur leur travail par les médecins et oncologues quand elles ont un cancer du sein, regrette Jean-Luc Rué. « Les médecins restent souvent sur les raisons personnelles : tabac, alcool, obésité, génétique, etc. Même dans les services de santé et sécurité au travail, des spécialistes ignorent que le cancer du sein peut avoir une origine professionnelle. »

Si le lien entre cancer du sein et travail de nuit a émergé au sein de la CFDT, c’est grâce à deux de ses militantes : Josiane Clavelin et Brigitte Clément. La première, infirmière, s’est inquiétée du nombre élevé de collègues atteintes d’un cancer du sein. La seconde connaissait bien les rouages des reconnaissances en maladie professionnelle, grâce au dossier de l’amiante notamment.

« Depuis 2023, 78 demandes de reconnaissance de cancers du sein professionnels ont été déposées dans toute la France, dit Jean-Luc Rué. 13 ont obtenu une reconnaissance dans le secteur privé. Dans le secteur public, c’est plus compliqué d’avoir des chiffres car chaque administration a ses propres statistiques. » Seule certitude : il est aussi difficile dans le public que dans le privé de voir son dossier aboutir.

« Pour refuser, les employeurs privés et publics prétendent que l’on n’a pas assez d’études scientifiques, qu’il n’y a pas de tableau, et, par conséquent, pas de lien direct et essentiel, explique Elisabeth Leroux. Ils évoquent un soi-disant surpoids, le tabac, les contraceptifs, le fait de ne pas avoir eu de grossesse… C’est assez intrusif et dur à entendre pour les femmes. Certaines d’entre elles se culpabilisent. »

Pas d’information de l’employeur

Autre facteur de risque mortel pour les femmes, visibilisé grâce à une lutte : l’oxyde d’éthylène. Utilisé pour stériliser le matériel médical (compresses, kits d’accouchement ou de chirurgie), ce produit est cancérigène, mutagène (capable d’altérer la structure de l’ADN) et reprotoxique (toxique pour la reproduction). Les ouvrières de l’usine Tetra Médical d’Annonay, en Ardèche, ont été exposées à ce produit pendant des années, sans qu’elles ne soient jamais informées par leurs employeurs des risques qu’elles couraient.

« Nous n’avions ni masque ni gants. Et l’été, nous portions des blouses à manches courtes », retrace Cathy, qui a commencé à travailler à 19 ans dans l’usine. À 34 ans, on lui a découvert un cancer du col de l’utérus et à 51 ans, elle a été opérée d’un cancer du sein. À ce moment-là, elle a commencé à se poser des questions, car beaucoup de ses collègues étaient elles aussi malades. Au fil de ses recherches, Cathy a découvert les dangers multiples et parfaitement documentés de l’oxyde d’éthylène. « Anéantie » par cette prise de conscience de l’origine professionnelle de ses cancers, elle s’est battue avec le soutien de la CGT pour obtenir cette reconnaissance.

Cathy a obtenu en 2022 la reconnaissance de son cancer du sein comme étant d’origine professionnelle. Quatre de ses collègues ont également été reconnues comme malades à cause de leur travail dans cette usine. Le collectif de lutte est en train de recueillir des informations sur d’autres cas de collègues décédées sans soupçonner un instant qu’elles étaient malades du fait de leur travail.

Besoin d’un suivi systématique des femmes exposées

« Plus nous aurons de victoires, plus nous serons crédibles, et plus la prévention sera efficace », souligne l’avocate Elisabeth Leroux. Elle déplore que les employeurs ne remplissent pas leurs obligations d’information ni de protection de la santé de leurs salariées. « Il faudrait que les femmes exposées à des facteurs de risque bénéficient d’un suivi systématique, estime-t-elle. On sait que, parmi les plus de 10 000 femmes qui meurent d’un cancer du sein chaque année, un certain nombre de décès sont dus à des diagnostics trop tardifs. »

« Beaucoup des professions qui comptent une majorité de femmes sont concernées par le risque de cancers professionnels », précise Tony Musu, expert à l’Institut syndical européen Etui, centre de recherche et de formation de la Confédération européenne des syndicats. Il cite l’exemple de la coiffure ou du secteur cosmétique, où les femmes peuvent être confrontées à des expositions cancérogènes très précoces, via les stages et périodes d’apprentissage qu’elles accomplissent alors qu’elles sont encore mineures.

Les risques sont ignorés et invisibilisés

Autre secteur dangereux où travaillent des dizaines de milliers de femmes : le nettoyage. Au sein du Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale dans le Vaucluse (Giscope 84), un programme de recherche interdisciplinaire hébergé à l’université d’Avignon, les équipes ont remarqué que beaucoup des femmes atteintes d’un lymphome avaient travaillé dans le nettoyage.

Les chercheurs ont donc décidé de mener des entretiens approfondis sur ce sujet avec les patientes suivies. Résultat : elles passent leur temps à utiliser des produits cancérogènes, oxyde d’éthylène (dans les produit de stérilisation), silice (dans les produits en poudre), éthylbenzène (comme détachant), dichlorométhane (comme dégraissant et solvant). Elles sont rarement protégées et les masques qu’on leur concède parfois ne sont guère protecteurs ; pas plus que les gants, qu’on leur donne de toute façon rarement.

Alors même que les activités féminines ne sont généralement pas considérées comme « à risque », les femmes en charge du nettoyage sont particulièrement exposées aux dangers cancérogènes. « Les hommes manipulent plutôt des machines tandis que les femmes exercent des activités plus manuelles avec divers produits chimiques posés sur des charriots. Elles se retrouvent plus souvent dans des espaces confinés, par exemple les toilettes, en posture penchée, le nez sur les produits qu’elles utilisent », explique Judith Wolf, sociologue et codirectrice du groupe de recherche Giscope84.

Des femmes exposées aux pesticides

Les risques cachés sont aussi une réalité du monde agricole. Le sociologue Moritz Hunsmann, codirecteur du Giscope84, regrette qu’« une hypothèse ait la vie dure : celle selon laquelle l’exposition principale aux pesticides se ferait par l’inhalation. On préjuge par conséquent qu’en agriculture, les hommes, juchés sur les tracteurs, seraient plus exposés. On sait pourtant que la principale voie de contamination pour les pesticides, c’est la voie cutanée et que le contact avec le végétal traité est donc très exposant. Or, les femmes sont très représentées dans ces postes à risques via la cueillette, la taille ou le conditionnement. »

À cette ignorance des risques s’ajoute un second facteur qui invisibilise l’impact de ces produits sur les femmes, lié au statut souvent précaire de ces dernières. « Quand elles disent qu’elles donnent un coup de main à leur mari, elles ne se contentent pas de faire la comptabilité, poursuit Moritz Hunsmann. Souvent, elles travaillent, dans les champs. On suppose une division genrée précise du travail mais dans la vraie vie, cela ne se passe pas comme ça. » Les femmes sont donc exposées à de nombreux risques chimiques propres à l’agriculture.

Un effacement qui prive de droits

« Les modèles de reconnaissance restent basés sur le travail masculin, remarque Sylvie Platel, docteure en santé publique et responsable de plaidoyer sur la santé et l’environnement au sein de l’ONG Women Engage for a Common Future (WECF). Un homme, une exposition, une carrière. Dans ce modèle-là, les femmes sont invisibles », résume-t-elle. Liée à un rapport de force favorable à celleux qui travaillent, autant – si ce n’est plus – qu’aux connaissances scientifiques, la création des tableaux des maladies professionnelles dépend des organisations collectives, syndicales notamment.

Or, les secteurs où les femmes sont en danger sont aussi ceux où ces organisations sont peu présentes, avec un pouvoir réduit. Ajoutons que les carrières des femmes sont plus souvent interrompues par les maternités, ou à cause des mobilités, pour celles qui suivent leur conjoint. Elles ont davantage de temps partiels et de multiactivités. Ces fragmentations invisibilisent également leur exposition au danger, et rendent la reconnaissance professionnelle très compliquée…

Les conjoints moins présents pour leur épouses

Dernière étape de cet effacement : les femmes, quand elles sont malades, déposent moins de demandes de reconnaissance de maladies professionnelles que les hommes. D’abord, parce qu’elles font leurs calculs et se rendent bien compte que leurs chances de succès sont faibles. Ensuite parce que, « contrairement aux hommes, les femmes n’ont souvent personne à leurs côtés pour les aider à déposer des demandes de reconnaissances, remarque Moritz Hunsmann. Les hommes qui déposent des dossiers sont généralement très soutenus par leurs conjointes qui, bien souvent, font les démarches à leur place. Si c’est la femme qui est malade, la réciproque n’est pas vraie. »

Résultat : un « effet entonnoir », qui fait disparaître des radars les cancers professionnels féminins, davantage encore que ceux des hommes. 1800 cancers professionnels sont reconnus chaque année en France, ce qui est déjà ridicule quand on sait que des millions de salariés sont exposés à des produits cancérogènes. Parmi ces salariés dont la maladie est reconnue comme d’origine professionnelle, 4 % seulement sont des femmes. Les autres perdent leur vie à cause du travail, sans jamais le savoir.

*Prénom modifié.