« Qu’un membre du gouvernement se livre à la propagation de telles fake news est alarmant », lance la députée écologiste Delphine Batho. Face à elle, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard vient d’affirmer que la popularité de la pétition contre la loi Duplomb a été artificiellement gonflée par des « robots ». Les 2,1 millions de signataires de cette pétition lancée par une étudiante en plein été, apprécieront, alors que chaque signataire devait certifier son identité via FranceConnect.
Cet épisode est un des nombreux dérapages, émanant notamment du gouvernement, qui ont émaillé le débat devant un hémicycle clairsemé, le 11 février. Pour la première fois dans l’histoire parlementaire, les députées étaient invités à débattre d’une pétition – une procédure uniquement possible en cas de franchissement du seuil des 500 000 signatures. « L’Assemblée nationale a vérifié l’intégralité des signatures, qui sont très contrôlées » a tenté de temporiser Yaël Braun-Pivet qui présidait la séance.

Au même moment, à l’extérieur, 1500 paysans et paysannes, scientifiques, professionnels de santé et victimes s’étaient rassemblés. Fleur Breteau, porte-parole du collectif Cancer Colère interpelle : « Madame Genevard, pour qui travaillez-vous ? Et où êtes-vous Madame Rist, ministre de la Santé ? Les malades vous regardent. » Malgré les importants enjeux de santé publique en débat, la ministre de la Santé Stéphanie Rist était absente de l’Hémicycle.
Co-rapporteure de la commission des affaires économiques, Aurélie Trouvé, députée insoumise, entend précisément porter ces voix : « Lorsque a émergé la pétition ’’Non à la loi Duplomb’’, je me suis dit : Enfin ! Nous ne sommes pas que quelques dizaines à batailler à l’Assemblée nationale ou dans des associations. Des millions de gens sont prêts à se battre aussi ! »
« A qui profite vraiment cette loi ? »
Dans l’hémicycle, deux camps se font face. D’un côté, les macronistes, aux côtés du Rassemblement national (RN), de la droite et des centristes se posent en défenseur de la loi Duplomb et de la réintroduction de l’acétamipride, un pesticide néonicotinoïde interdit depuis 2018 en France mais autorisé dans les 26 autres pays européens. Les mêmes éléments de langage sont utilisés : mettre fin aux « surtranspositions » (dont les règles qui encadrent l’usage de produits toxiques) qui « paralysent » les exploitations, redonner de la « compétitivité », éviter des « distorsions de concurrence ». S’ils admettent que le succès de cette pétition traduit bien une inquiétude, beaucoup y voient « une profonde méconnaissance de notre agriculture », ainsi que « des slogans et des caricatures ». Les malades de cancers liés à l’exposition aux pesticides apprécieront.

De l’autre, les écologistes et insoumis multiplient les interventions pour interroger le modèle agricole dominant et la place des citoyennes dans l’élaboration des lois. « Nous parlons non seulement de l’air que nous respirons à chaque instant, de l’eau que nous buvons chaque jour, de la nourriture que nous mettons dans nos assiettes, mais aussi de l’engagement de beaucoup, beaucoup, beaucoup d’argent public », tente de recadrer l’écologiste Benoit Biteau. L’industrie agroalimentaire est effectivement sous perfusion d’argent public.
« Dans un tel débat, une question doit nous guider : à qui profite vraiment cette loi ? » lance également la députée insoumise Mathilde Hignet. « Cette loi sert uniquement les intérêts de quelques-uns, sur le dos de la santé publique », dit-elle, citant notamment la multinationale Bayer-Monsanto « qui produit à la fois des pesticides et des traitements contre le cancer ».
La réponse de la ministre Annie Genevard est empreinte de dénigrement. « ’’À qui profite cette loi ?’’ Vous vous complaisez dans un complotisme. » Avant de poursuivre : « l’extrême gauche vit dans un monde binaire et n’a que le mot interdiction à la bouche. » L’extrême-droite, dans l’hémicycle, jubile.
« De quelle science parlez-vous ? »
Durant les trois heures de débats dans l’hémicycle, de graves attaques sont venues du camp macroniste. « Le débat public et scientifique a été confisqué par la caricature et la peur, lâche la députée Sandra Marsaud (Ensemble pour la République). « Derrière ces méthodes, il y a une stratégie politique bien rodée qui s’adresse non à la raison des citoyens, mais à leur angoisse de la maladie. (…) Comme l’ont rappelé les professeurs Jérôme Barrière et Jacques Robert, oncologues, instrumentaliser la peur du cancer, c’est trahir la cause de la santé publique. »
Aurélie Trouvé, députée insoumise, ne cache pas sa colère. « Mais de quelle science parlez-vous ? Les vingt et une sociétés savantes et médicales ? La société de cancérologie tout entière ? La société de pédiatrie ? La société d’endocrinologie ? Toutes, même le Conseil national de l’Ordre des médecins, s’opposent à la loi Duplomb et l’ont affirmé haut et fort. Alors, quand je vous entends dire que la science s’est exprimée et que vous avez bien fait de soutenir la loi Duplomb, les bras m’en tombent ! (…) A quoi sert-on dans cet hémicycle si on abandonne la santé de nos enfants ? »
A l’extérieur de l’Assemblée nationale, Marc Billaud, directeur de recherche émérite au CNRS et spécialisé en oncologie fondamentale, confie son désarroi. « Ce qui me frappe le plus, c’est le mépris d’une partie de la classe politique. On nous dit qu’il faut tenir compte de la balance risque. Mais le bénéfice est pour qui ? Le risque, c’est pour tous les autres : les agriculteurs, les familles, les riverains. Comment peut-on instrumentaliser la science à ce point, pour lui faire dire le contraire de ce qu’elle établit ? »
Accusés de tuer les agriculteurs
Les partisans de la loi Duplomb en sont convaincus : ceux qui s’y opposent condamnent la profession agricole. Annie Genevard, ministre, dénigre ainsi les propos qui associent agriculture et maladie. Pourtant, à quelques pas de là, des agriculteurs victimes de pesticides sont là pour témoigner, comme Bernard et Laurent.

Après avoir pratiqué pendant 25 ans l’agriculture chimique avant de convertir sa ferme au bio, il a découvert qu’il était atteint d’une leucémie liée à l’exposition aux pesticides qu’il pulvérisait. « Dans ma petite commune essentiellement agricole du sud d’Ille-et-Vilaine, j’ai enterré plein de collègues paysans atteints de cancers », confie Bernard qui a rejoint le collectif des victimes de pesticides de l’Ouest.
« Des ’’traitres à la nation’’ : c’est comme ça que Genevard nous a qualifiés pour s’être opposés à la loi. Ils ne savent pas répondre autrement que par la fuite en avant, quitte à sombrer dans les méthodes trumpistes », reprend Mathieu Courgeau, éleveur en Mayenne et co-président du collectif Nourrir. Frank Alétru du syndicat national d’apiculture repense aux mobilisations contre l’insecticide gaucho trente ans plus tôt. « On a gagné grâce aux scientifiques et à des politiques. Aujourd’hui, Duplomb nous parle de souveraineté alimentaire mais il veut détruire les pollinisateurs », les insectes, comme les abeilles, rouage essentiel de la biodiversité.
Ce désarroi est partagé à l’intérieur de l’Assemblée par Marcellin Nadeau, député de Martinique (Gauche Démocrate et Républicaine). « Je suis assez affligé de constater qu’on ne tire nullement les enseignements de drames résultant d’une certaine forme d’agriculture. Je viens d’une terre polluée pour longtemps par le fameux chlordécone. » « Je comprends, votre territoire a vécu un drame en raison de l’usage de ce pesticide », tente Annie Genevard. « Pas ’’a vécu’’ ! Vit ! » réagissent des députés. « Oui, il le vit toujours si l’on tient compte de la rémanence du produit », se reprend la ministre. Sans pour autant offrir d’autre voie que celle de l’agriculture chimique.
« Ne sous-estimez pas la force citoyenne qui s’est levée », avertit Delphine Batho. « Elle fera barrage à la loi Duplomb 2. Elle s’opposera au paquet européen de mesures dites omnibus qui tourne le dos à la science et à la souveraineté et qu’il faudrait rebaptiser ’’omnipesticides’’ ad vitam eternam. » Au terme de trois heures de débat à l’Assemblée nationale, la séance est levée. « Ce n’est que le début de l’histoire », veut croire Sandy Olivar Calvo de Greenpace. Une autre pétition lancée contre la nouvelle proposition de loi Duplomb a déjà recueilli plus de 200 000 signatures en dix jours.

